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Il pleuvait sur Bordeaux et le soir approchait, autant dire, plus rapidement que d'habitude. Ce fut l'impression de Jo qui connaissait la ville pour y avoir séjourné à chacun de ses retours en France, chaque fois que son cargo faisait relâche, et cela, quel que soit port d'arrivée. Le mécanicien abandonnait alors le navire et les quelques camarades qui restaient à bord soit qu'ils étaient d'origine étrangère et n'avaient aucune amitié locale ; soit parce que leur présence était nécessaire sur le cargo. Cette fois - là, c'est à Bordeaux que Jo abandonna hommes et bateau ; " C'est comme si tes camarades te reconduisaient chez toi. " lui avait dit Lêgba avec le sourire ; le mécanicien avait souri aussi ; il dit ensuite, " c'est exactement cela ! "Le cargo était reparti quelques jours plus tard. A bord, c'était un autre qui tenait la place du mécanicien. Jo avait pris la décision de changer de vie. Plus que la mécanique, c'étaient les voyages incessants qui ne lui convenaient plus ; Jo en avait eu son lot. Oh ! Il aime encore voir du pays, mais désormais, il souhaitait le faire différemment. Il ne voulait plus voyager qu'à sa guise et selon le rythme qu'il aurait choisi ; il l'espérait en tout cas.
Alors, le voici sur un quai ; sur le quai d'un faux port. Quelques ombres déambulaient non loin de lui ; comme lui, elles se trouvaient dans la grisaille du moment. Certaines de ces ombres, elles étaient peu nombreuses en réalité, s'abritaient sous des parapluies ; noirs, gris, fleuris ? Jo ne pouvait le dire. ; la plupart des zombies que le mécanicien observait distraitement n'en avaient pas, comme lui. Et puis, beaucoup semblaient n'aller nulle part, comme lui. Alors, pourquoi un parapluie ? Eh oui, Jo se dit que sortir un parapluie, c'était aller d'un point à un autre entre lesquels il y a forcement de l'eau qui vous tombe dessus. Aucune des ombres de cette fin de journée - là ne semblait chercher sa voie ; Jo non plus ; l'homme était là, et il attendait. Plus tard, dans le bus qui le ramenait vers cette banlieue où résidait sa sur, le mécanicien se demandait comment il allait pouvoir s'insérer dans la nouvelle vie qu'il s'était choisie. Il allait reprendre un poste de mécanicien sur la terre ferme cette fois. Il en avait fait l'expérience avant de s'engager dans la marine parce qu'elle n'avait pas été satisfaisante ; ce n'était pas le travail qui lui avait posé des problèmes, mais les hommes. Ils n'étaient pas méchants ni avec lui ni avec personne d'autre ; mais lui ne trouvait pas sa place dans cette ruche - là. Sur un bateau, c'était différent ; la monotonie sociale ne durait qu'un temps ; et puis, il y avait les pays et les ports qui changeaient constamment ; cela apportait de la nouveauté au regard. Et il en eut assez là aussi ; mais, ce changement - là, il ne se l'expliquait pas encore ; cela lui arriva brutalement ; il sentit soudain qu'il en avait besoin ; il éprouva subitement la nécessité de faire face ; de se faire face. Jo ignorait quel serait le résultat ; mais, quel qu'il soit, il avait la sensation qu'il en sortirait grandi. " Mais au fait, dit - il à voix intelligible, grandi par rapport à quoi ? Par rapport à qui ? ". L'appréhension des jours à venir ne portait pas sur le travail qu'il aurait à faire ; elle ne portait pas sur les machines ; sa sourde inquiétude était liée aux hommes ; elle venait des nouvelles têtes avec lesquelles il lui faudrait trouver une sérénité autre que celle que les marins finissent toujours par instaurer sur un bateau. Lêgba lui avait demandé, quand il avait fait part de sa résolution à ses amis, si la mer et sa vie de marin n'allaitent pas lui manquer ; s'il n'allait pas éprouver de la nostalgie pour cette vie d'errance qu'il avait connue, même si celle - ci était parfaitement structurée. Jo les assura que non ; il ajoutait : " j'ai déjà été sur terre. " Oui, je sais avait rétorqué Fa. Pas de nostalgie donc ; mais, Jo savait bien que la vie de marin qu'il abandonnait laisserait des réminiscences qu'il pourrait regretter au fond de lui - même ; il se doutait que ces souvenirs - là rendraient plus pénibles encore les jours de fureur éventuelle. En choisissant Bordeaux pour son installation, il se ménageait des instants de retour émotionnel vers la vie de marin, car, il pouvait apercevoir la mer chaque fois qu'il ressentirait l'appel du large.
" - Il est splendide notre pont, n'est - ce - pas ? Surtout la nuit avec cet éclairage qui lui donne l'allure d'un paquebot avançant tranquillement à la recherche d'un port ; vous ne trouvez pas ? " Jo s'adressait ainsi à ses amis divins qui l'avaient abandonné dès l'arrivée du bateau au port sans qu'il sache quels étaient leurs buts. Il aurait voulu les conduire dans sa famille, mais les dieux ne semblaient pas se préoccuper du quotidien ; ils refusèrent ; " Plus tard, peut - être. " Avait dit Lêgba. Jo n'avait pas insisté. Il appréhendait également la réaction des siens. Voilà qu'un soir au détour d'une rue, il se retrouva face à ses deux amis surgis de nulle part. Le mécanicien était à peine surpris de les rencontrer de la sorte ; cette soudaine apparition le ravit. Il était heureux de la rencontre ; heureux comme un amoureux qui retrouvait l'objet de son désir, mais qui sait qu'il lui faudra encore forcer le pas pour mettre à l'unisson ses pensées, sa sensibilité et la délicatesse toute intérieure avec laquelle il lui faudra se déclarer. Il n'y eut aucune effusion lors de ces retrouvailles. Jo et ses amis divins firent ensemble quelques pas dans l'obscurité, en silence, comme si cette promenade nocturne était le résultat d'un désir commun.
"- On continue la promenade, Jo ? Il fait si bon. " Le mécanicien se contenta d'adapter son allure à celle de ses amis quand Lêgba fit cette proposition. Quelques passants pressés de rejoindre leur tranquillité accéléraient le pas avant que la nuit ne devienne trop profonde ; certains se retournaient pour voir s'éloigner un trio si tranquille dans un monde effervescent. Quand Jo invita ses amis à admirer le pont, il savait qu'il y aurait un prolongement à son propos ; mais il ignorait dans quelle direction irait la réplique qui lui ferait écho ; il connaissait suffisamment ses amis pour ne plus chercher à prévoir le cours de leur pensée. Il était persuadé de l'inutilité de chercher à savoir le thème que choisiraient Fa ou Lêgba pour l'ouvrir à leur culture à partir de ce qu'il venait de dire. Il s'en agaçait au début ; il s'énervait dans les premiers temps quand ses nouveaux amis délaissaient les thèmes qui faisaient l'objet de ses préoccupations pour ouvrir un autre sujet, apparemment éloigné de la question ; par la suite, le mécanicien s'apercevait que ce n'était qu'une apparence. Dans la nuit bordelaise, c'était Fa qui reprit le thème du pont éclairé ; il dit :
- Tous les ponts sont splendides, Jo ; ils sont splendides de jour comme de nuit dès lors qu'ils servent les buts qui ont présidé à leur construction.
- Des ponts et des hommes ! dit le mécanicien en écho au propos du dieu Fa. Il savourait la sérénité du moment ; cela tenait, pensait - il, autant à l'atmosphère d'une soirée paisible qu'à la présence de ses amis. Il s'étonnait seulement du calme dont faisait preuve le dieu Lêgba ce soir - là. D'ordinaire, Lêgba est prompt à la repartie ; tel un bulldozer, il s'engouffrait dans chaque ouverture sur laquelle Fa attirait l'attention ou sur chacune des répliques que le mécanicien était amené quand il ne partageait pas leurs vues. Jo constatait qu'il n'en était rien ce soir - là ; le dieu était silencieux. Il choisit de le réveiller ; il décida de le ramener sur une remarque que Fa avait faite, alors qu'ils étaient sur le bateau et que celui --çi voguait au large de Gibraltar. Jo se tourna vers le dieu et lui dit :
- Tu as dit, quand nous étions encore en mer que Gibraltar était comme une porte...
- Non, non ; c'est Fa qui l'avait dit...
- Ah oui ! C'est vrai ; il me semblait que votre pensée à tous les deux allait au - delà de l'évidence ; j'avais l'impression que votre propos allait au - delà d'une simple considération géographique ; je me trompe ?
- Tu as raison ; mais, ce n'est pas une question de divinité ; c'est la simple évolution de la terre dans les temps géologiques. Tu vois, il y a longtemps de cela, je parle d'une époque où l'homme n'existait qu'en puissance...
- C'est - à - dire que l'évolution ne l'avait pas encore généré ?
- Oui, c'est ça. L'homme n'existait pas encore sur la terre....
- Les dieux non plus alors !
Fa et Lêgba éclatèrent de rire ; le mécanicien avait retenu la leçon ; un rire qui troua la nuit et le silence qui environnaient les trois amis ; cela fit du bien à Jo ; il avait la sensation de survoler la ville et sa nuit ; il se sentait nanti d'une dimension dont il ne pouvait pas et ne voulait pas connaître les limites ; c'était comme si toute la sérénité du monde affluait en lui. Les dieux ajoutèrent un sourire à leur hilarité quand celle - ci prit fin ; un sourire qui était porteur de tendresse ; Jo en était mal à l'aise ; il ne sut comment réagir, il se contenta de s'enfoncer dans le silence. Pendant ce temps, Lêgba faisait quelques pas ; il alla se placer plus loin et laissa une distance entre ses deux compagnons et lui - même. Les trois amis s'appuyaient contre le garde-corps qui limitait la terrasse du café où ils avaient pris place ; c'était une coupure dans leur balade. Au loin l'image du pont était figée dans sa lumière. Quelque part dans la ville, le bruit d'une moto se faisait entendre, d'abord lointain, puis, de plus en plus fortement pour finir par s'évanouir progressivement dans la nuit bordelaise. " Effet Doppler" dit simplement Fa ; il le dit à voix basse comme un écho à une réflexion intérieure. Jo et Lêgba restaient silencieux. Le dieu des croisements tourna la tête vers le mécanicien ; il reprit l'explication géologique qu'il donnait avant que celui - ci ne l'interrompe ; le dieu dit :
- Tu vois, Jo ; l'homme n'existait pas encore, et ce que vous appelez la Méditerranée était un lac, un gigantesque lac d'eau douce. Ce réservoir était fermé par une barre rocheuse à l'ouest et une autre à l'est. D'un côté, il y avait le lac, et de l'autre la mer Atlantique. A l'autre extrémité du lac, il y avait l'autre barre rocheuse qui occupait l'emplacement de l'actuel Bosphore ; au - delà, il y avait un autre lac d'eau douce également...
- Pourtant aujourd'hui, ce sont deux mers que nous trouvons à ces endroits ...
- Oui Jo, reprit Lêgba, mettant ainsi un terme à l'interruption du mécanicien pour pouvoir continuer son récit ; il dit ensuite :
- Oui en effet, comme tu le sais, la terre connaît des périodes de glaciation pendant lesquelles la majeure partie des masses aqueuses se transforme en glace ; celle - ci s'accumule dans les régions les plus froides, les pôles notamment. A l'issue de chacune de ces périodes, il y a tout naturellement un réchauffement et la fonte des glaces ; il s'ensuit une élévation des niveaux des mers. C'est ainsi qu'il y eut un moment à la fin de la première ère de glaciation où la barrière rocheuse qui séparait la Méditerranée de l'Atlantique céda sous la pression. Les eaux marines s'engouffrèrent alors dans la brèche qui s'élargissait de plus en plus, et elles envahirent les eaux douces de la Méditerranée ; c'est ainsi que ce lac s'était trouvé en communication permanente avec l'océan. Le phénomène se déroula pendant plusieurs années ; au bout de quelques décennies, ce lac n'en était plus un, et ses eaux sont devenues complètement salines. C'est la mer Méditerranée actuelle.
- Et à l'autre extrémité ? Demanda Jo ; Que se passa - t - il du côté du Bosphore ?
- La barrière du Bosphore avait tenu lors de cette première montée des eaux ; la Méditerranée jouait un rôle de tampon ; ce réservoir amortissait l'ampleur de la pression qui s'exerça sur l'autre barrière ; l'actuelle mer Caspienne était restée un lac encore ; c'était un grand réservoir d'eau douce autour duquel peu à peu les hommes s'installèrent. Entre temps, en effet, l'homme était arrivé. Ce fut ainsi jusqu'à la fin de la dernière période glaciaire que connut la terre. Au moment où survint le réchauffement, l'homme existait comme je l'ai dit ; l'évolution avait suivi son cours et avait conduit à son apparition sur la terre...
- Donc, nous étions présents !
- Oui Jo ; l'histoire est racontée dans quelques - unes des plus célèbres mythologies des peuples ; il est vrai que bien souvent, on lui donnait une tournure particulière. Plus important encore est le fait que l'événement avait servi de trame, mêlé à d'autres éléments, pour édifier un système pédagogique possible pour le développement de l'homme en tant qu'être social ; c'est le principe de l'élévation. Du fait même de la présence de l'homme pendant ces événements, la rupture de la barrière du Bosphore eut des conséquences qui sont palpables encore aujourd'hui. Il y avait eu élévation du niveau des mers une fois encore, les eaux de la Méditerranée montèrent et commencèrent par se déverser par - dessus le Bosphore dans les eaux de la Caspienne qui se trouvaient à plusieurs dizaines de mètres plus bas. Le phénomène fut brutal, car la barrière rocheuse céda très rapidement ; il s'en était suivi un vacarme terrifiant qu'on pouvait entendre de très loin. Là aussi, les eaux du lac étaient devenues salines, et le changement de salinité fut très rapide ; elles envahissaient également les terres environnantes les rendant impropres à l'agriculture naissante ; tu comprends que les hommes avaient dû migrer pour des refuges plus accueillants et plus propices à leur survie. La terre comme les hommes se constitue des archives ; comme tu le sais, vos spécialistes commencent à déchiffrer celles qui sont relatives à la rupture de la barrière du Bosphore.
- Et pour la Méditerranée ? Y - a - t - il des archives aussi ?
- Oui, bien sûr Jo ; il suffit de les retrouver et de les analyser. Cependant, dans le cas de la Méditerranée, l'étude sera plus ardue, étant donné l'ancienneté de l'événement et l'absence de l'homme sur le théâtre à ce moment - là ; mais, je peux assurer que ces archives existent ; il faudra rechercher dans les éléments qui sont propres au globe terrestre pour atteindre ce passé - là. Cela finira par se faire ; l'homme découvrira puis déchiffrera ces archives - là aussi ; Patience et sérénité ; n'est - ce - pas Jo ?
LE PONT - LES
EAUX
Jo reposa son verre, puis il repoussa le cendrier ; il se cala confortablement ensuite dans le fauteuil en osier ; l'un de ceux que le cafetier laissait à la disposition de sa clientèle. Le mécanicien dut jouer du buste pour s'ouvrir un angle de vision convenable pour voir, à travers la rangée de badauds, le défilé des manifestants. L'après - midi ne faisait que commencer ; dans ce café de la rue Sainte - Catherine, Jo gouttait ses dernières heures de vacances ; le lendemain, il serait à Saintes. La clémence du temps lui faisait oublier l'appréhension qu'il avait de retrouver le monde du travail ; un monde qui différait de celui qui avait été le sien pendant les dix dernières années. La chaussée devant lui était occupée par un flot continu de jambes, de têtes et de slogans de tous ordres. Malgré la vigueur des protestations des manifestants, Jo ne pouvait s'empêcher de ressentir de la nonchalance qui émanait de la foule ; il sourit. Il prit une cigarette sans vraiment prêter attention à la boîte d'où il la tirait ; le regard ne quittait pas pendant ce temps les hommes, les femmes et les slogans qui défilaient devant lui. " Nonchalance " dit - il à voix basse ; puis il se décida à claquer une allumette ; il prit la boîte ; il s'accorda une fraction de seconde pour en admirer l'illustration : une danseuse à peine vêtue ; il leva lentement la main qui tenait l'allumette au bout des doigts ; on aurait dit qu'il regrettait de devoir commencer à fumer. La foule était loin de son esprit à cet instant - là. Au moment où il allait rabattre la main et l'allumette sur la boîte avec la hargne du fumeur agacé par son impuissance, il se figea ; quelqu'un venait de l'interpeller ; il s'entendit dire en effet :" - C'est vrai, Jo, que toutes ces personnes nous aiment tant ? "
C'était Lêgba ; Jo avait reconnu sa voix ; il s'accorda un instant de mutisme avant de tourner lentement la tête du côté d'où provenait le propos en même temps qu'il frottait enfin l'allumette. Les dieux étaient là, à deux pas ; l'Esprit des carrefours observait Jo ; ou plutôt, il regardait l'allumette que tenait encore le mécanicien ; elle se consumait lentement en faisant entendre un petit bruit de résine qui protestait contre l'enfer. Fa, lui, s'occupait du défilé des manifestants. Un observateur aurait eu l'impression qu'il n'avait rien à voir avec ses deux voisins ; il semblait si indifférent à leur présence. Jo finit par jeter ce qui restait de la bûchette après avoir allumé sa cigarette. A présent, il en tirait une bouffée et semblait apprécier le plaisir. Lêgba l'observait ; en silence ; il vit le mécanicien expulser avec brusquerie la fumée d'où son organisme extrayait son poison. Il leva la tête vers le dieu qui était resté debout depuis son arrivée ; il baissa ensuite le regard sur le mégot qu'il ne se décidait pas à jeter. Il dit, répondant enfin à l'interpellation de Lêgba : " S'ils vous aiment ? Vous les dieux ? Je ne sais pas." Il leva les yeux sur la foule des marcheurs ; il prêta attention un moment aux slogans que chacun scandait avec application ; il se dit que finalement, " nonchalance " était le terme qui convenait ; c'est l'impression qui s'imposait à lui ; mais, il savait que ce n'était vrai que dans son esprit. Il délaissa la foule pour porter son attention à nouveau sur ses amis. Fa s'occupait toujours du défilé ; Lêgba semblait passionné par l'activité du fumeur. En dehors de l'interpellation par laquelle les dieux annonçaient leur arrivée, les deux divinités n'avaient rien dit d'autre ; elles n'avaient pas bougé non plus. Jo finit par écraser nerveusement ce qui lui restait de mégot ; il reprit la réflexion sur les propos du dieu ; il dit :
- Tu sais, je ne crois pas que ces hommes et ces femmes pensent à vous les dieux ; ce ne peut - être là, leur préoccupation ; ...
- Tu penses que ceux pour qui ils défilent les préoccupent ?
- Non plus, sans doute ; mais, ils ont la conviction de bien faire et ils font bien. Ces hommes et ces femmes font bien en souhaitant qu'il y ait un peu plus de compréhension et de tolérance au sein de la communauté, la leur, la nôtre, en attendant que cette compréhension et cette tolérance s'installent au sein de la communauté des hommes. Il faut du courage pour défendre certaines idées ; tu me l'as dit, toi - même, il n'y a pas si longtemps. Je ne peux pas te dire s'ils aiment les Arabes, les Juifs, les Noirs et autres errants ; mais je suis certain qu'ils se soucient de la notion de l'homme. Pour moi, cela est suffisant pour se dresser contre le racisme ; je ne dis là, que quelque chose de bien banal, tu le sais bien.
- Banal, peut - être ; mais, essentiel, ça l'est sans aucun doute. Cependant, il est nécessaire d'aller plus loin ; Je veux dire qu'il est urgent d'aborder le problème autrement.
- C'est - à - dire ? demanda le mécanicien ; il n'était pas surpris, qu'une fois encore, son ami déplace un sujet pour lui donner une dimension qui d'abord lui échappait ; pas plus qu'il ne s'étonnait que ce soit le dieu des pré - visions qui apporte l'éclairage. En effet, Fa finit par se détourner du défilé qui jusque - là retenait son attention pour s'intégrer dans la réflexion qui commençait entre Lêgba et le mécanicien. Comme à son habitude, le dieu n'offrait que les prémices du propos, laissant à Lêgba le soin de l'expliciter. Fa dit en réponse à la question de Jo :
- C'est - à - dire qu'il faut se dresser contre le mal, et se dresser également pour le bien. Nous l'avons dit une fois déjà ; il n'est pas inutile de le redire ".
Fa se tut ; aussitôt, Lêgba prit la suite ; il dit :
- Oui, Jo ; aussi importants et nécessaires que soient les sentiments de rejet de ceux qui s'alarment comme en ce moment, et aussi importantes que puissent être les actions de ceux qui, par ailleurs, en silence, avec passion uvrent pour que survienne la concorde entre les individus, je dis qu'il est nécessaire d'ajouter une autre dimension à ce combat.
- Quelle autre dimension ? Que veux - tu dire ? Quel est le fond de ta pensée ? Faut - il s'interroger avant de se dresser contre l'inacceptable ?
- Il faut comprendre qu'un combat ne donne, ne peut donner le résultat escompté que si on le mène contre un mal, contre un danger parfaitement défini. Comme diraient les stratèges militaires, il faut une bonne information préalable...
- Ben quoi ? Le racisme, l'esclavage et toutes les calamités de la même engeance, c'est connu ; c'est bien connu ; que veux - tu d'autre ? Que voudrais - tu définir d'autre que cette ineptie dans laquelle nous évoluons comme un poisson dans l'eau en feignant de croire que cette eau - là est nécessaire à notre survie ? N'est - il pas assez clair que certains entretiennent cette eau pour éviter qu'elle ne perde son trouble ; afin que son opacité et sa nature délétère ne disparaissent...
- Non, Jo ; l'homme ne connaît pas cette eau si bien que cela ; l'homme perçoit sa présence ; l'homme de bonne volonté pressent sa nature ; c'est tout. Quand bien même cela serait, quand bien même, il la connaîtrait, cette connaissance est incomplète, elle est confuse et le plus souvent, sa nature délétère comme tu dis est volontairement sous - estimée. Voilà pourquoi il n'est pas inutile pour l'homme qu'il sache exactement de quoi il doit se débarrasser ; il faut déterminer avec précision la nature et la consistance de cette eau - là pour espérer s'en débarrasser et se diriger vers l'eau véritable, celle qui vit et fait vivre ; celle qui est sérénité et harmonie ; celle qui, enfin ouvre la route vers l'homme à l'individu et à la société. Cette nécessité - connaître cette eau - est la première étape que doivent franchir ceux qui sont décidés à mener la lutte contre le racisme ; sinon, il est probable que le résultat restera insignifiant pendant longtemps encore. Je crains, Jo, que nous n'en soyons pas là ; ...
- Que veux - tu dire par - là ?
- Qu'il faut pénétrer les racines du mal ; qu'il en faut saisir les caractéristiques ; qu'il faut enfin, en préciser les fonctions. Je veux dire qu'il faut avoir conscience des usages que les hommes en ont fait et continuent d'en faire volontairement ou non, y compris par ceux qui s'engagent avec sincérité dans la lute pour son éradication. Rien de tout ceci n'est simple, Jo ; l'homme a souvent le sentiment qu'un certain nombre d'attitudes vont de soi ; je peux te dire qu'il n'en est rien ; tes jambes, tes bras et ta tête vont de soi ; oui, seul l'homme va de soi ; le reste, tout le reste procède de la pensée ; tout le reste procède de la marche de l'être...
- Vers quoi ? Demanda le mécanicien.
VALLADOLID
Et la réponse vint, sybiline :- Qui te le dira ; répondit Fa ; c'était inattendu. Le dieu s'était tenu à l'écart jusque - là ; il offrait abruptement ces quatre mots comme une contribution à la réflexion, puis il retourna à son silence ; il fallait comprendre. Lêgba assura le quotidien ; il assura la visibilité ; il dit :
- Là est le problème ; vers quoi ? Pour le découvrir, l'homme dispose, sans doute, de quelques siècles, quelques millénaires peut - être ou seulement des décennies ? Le temps nous l'apprendra. En attendant, il faut scruter de près le vécu et les soubassements du vécu pour en tirer tous les enseignements. Ce sont ces derniers qui peuvent fonder les luttes et donner un sens à l'action. Ce sont ces enseignements qui, absorbés à la lumière des espérances peuvent donner une direction à la pensée...
- Mais pas uniquement cela. Intervint Fa qui abandonnait une fois encore le silence dans lequel il se cantonnait ; Lêgba ne prêta aucune attention à l'intervention du dieu Fa qui est une des deux faces du principe de l'ascension. Lêgba poursuivait sur sa lancée pour introduire le mécanicien au cur de sa démarche. Il dit :
- Qu'à - t - on dit à Valladolid par exemple ? Qu'à - t - on fait à Valladolid ? Là, on avait prétendu qu'on pouvait détruire l'homme pour faire l'homme ; est - ce acceptable ? On a utilisé le pouvoir du mot, le pouvoir du verbe ; et on l'a fait, pensait - on, sous la bannière de la divinité. Mais, tu dois comprendre que Valladolid n'était que le prolongement d'une démarche déjà ancienne, une démarche qui n'épargne rien, pas même les dieux ; ce qui est inacceptable, c'est qu'au nom de la divinité, on a enraciné une pratique qui se fondait sur des éléments mythiques mal assimilés ; des éléments dont je ne suis pas certain qu'on avait mesuré le sens et la portée véritable...
- Sem, Cham et Jaffé ? Demanda le mécanicien.
Oui, c'est cela ; or, Sem, Cham et Jaffé sont d'abord des symboles ; ce sont des voies ; ce sont des ouvertures possibles qui sont à la disposition de l'individu et des sociétés. Chez nous, et là, tu vas peut - être saisir le sens de mes propos, chez nous, l'Ancêtre mythique Aya avait trois fils qui devaient se répartir l'héritage, l'Harmonie, la Fureur et la Sérénité ; ces trois concepts ne sont pas autonomes ; les uns s'épanchent constamment sur les autres ; et ce n'est pas un hasard si la Fureur se trouve entre l'Harmonie et la Sérénité. Ce n'est là, qu'une parenthèse qu'il faudra rouvrir peut - être le moment venu ; et ce serait un autre débat.
Pour notre propos, Valladolid n'a rien institué de nouveau ; on n'y a pas innové ; non, on a transformé quelque chose qui " allait de soi" en un principe qui semblait relever des engendrements ; un principe qui tenait d'un quasi - dogme ; c'est en ce sens qu'il est important de le décortiquer. La gravité de ces heures provenait aussi du fait que les Inquisiteurs comme les défenseurs se sont trouvés unis sur ce point ; c'est - à dire, détruire l'homme pour faire l'homme. On ne peut pas prétendre corriger un mal en instituant un autre. Cette attitude ôte tout crédit à ce combat - là ; et cela est regrettable. Voici le problème sous un autre angle : Tu connais sans doute, l'histoire du patriarche NOE ?
- Oui, je la connais ; je suis chrétien, alors ?
- Eh bien, que fit NOE en sortant de l'Arche et vit que tout avait été détruit sur terre, selon la légende ?
- Je ne sais pas.
- Il s'en était pris, dit - on, au TOUT PUISSANT, lui reprochant de n'avoir pas eu pitié de sa création. Dieu lui répondit que lui, NOE, n'avait pas pris la défense de l'humanité condamnée. Et de fait, NOE n'avait pas supplié Dieu d'épargner les hommes, comme le feront plus tard ABRAHAM, MOISE, JESUS et quelques autres... NOE était trop heureux de s'en sortir ; il était un juste et cela lui a valu d'être épargné, mais il ne s'était pas appuyé sur son mérite pour solliciter la clémence pour les autres. Il était trop heureux d'être sauvé lui et les siens ; c'était une insuffisance. Tu dois comprendre qu'il ne s'agit pas seulement d'être sauvé, soi - même ou bien ce à quoi l'on tient beaucoup.
Voici un autre angle, encore un, du même problème. Tu connais peut - être l'histoire du sage Hindou qui vit arriver à lui un moineau qui lui demandait asile dans son refuge ?
- Non, je ne la connais pas ; et ce n'est pas la seule chose que j'ignore.
- Eh bien le petit oiseau était poursuivi par un aigle à la recherche de sa pitance. L'ermite accepta, bien entendu d'assurer la protection du moineau. Le sage vit bientôt arriver l'aigle qui réclamait son dû ; le moineau était sa nourriture ; Dieu a fait le monde ainsi, et le sage ne pouvait changer cela en soustrayant son repas à l'aigle. L'homme comprit la réclamation du rapace ; il prit une balance et posa le moineau sur l'un des plateaux. Il déposa sur l'autre plateau un morceau de chair qu'il préleva de sa propre cuisse ; la balance ne s'équilibra pas, le moineau était le plus lourd. L'ermite ajouta d'autres morceaux de sa chair ; le résulta fut le même, la balance ne s'équilibrait toujours pas, et cela quelle que soit la quantité de chair qu'il rajoutait. Brusquement, la lumière se fit dans l'esprit du sage ; il monta lui - même sur l'autre plateau de la balance qui s'équilibra aussitôt...
- Une vie vaut une autre vie ! dit Jo.
- C'est cela, Jo ; et c'est cela qu'on n'avait pas compris à Valladolid ; c'était une souillure d'autant qu'il y avait l'argile et la pensée.
S'il faut bien connaître les eaux insipides pour s'en débarrasser, il est également important de bien connaître l'homme ; c'est - à - dire, qu'il faut que nous allions plus loin dans sa connaissance, que ce qui semble aller de soi pour précisément savoir ce pour quoi nous engageons la lutte réellement. Et là, les définitions ne manquent pas. Sais - tu comment Sumer explique et justifie la création de l'homme ?
- Non.
ARCHETYPES
- Voici, Jo. En ce temps là, dit - on, il n'existait que les dieux, ceux d'en haut et ceux d'en bas ; c'est - à - dire, les dieux supérieurs et les dieux inférieurs. Tu me suis ?- Oui, parfaitement.
- Les dieux créaient les mondes, mais tout le travail de création était fait par les divinités inférieures sur lesquelles les dieux supérieurs se déchargeaient. Les dieux travailleurs devaient trimer nuit et jour ; ils devaient besogner qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, car la création est un processus continu qui ne connaît pas de rupture.; il arriva ce qui finit toujours par arriver quand la recherche de l'harmonie n'est pas le moteur de l'action, le moteur de la pensée. Les dieux inférieurs se rebellèrent dit -on. Ils avaient fini par se révolter ; ils se plaignirent de tant travailler et d'être les seuls à uvrer véritablement pour assurer la création. A ce carrefour, l'ensemble des divinités avait le choix entre deux attitudes : soit le combat, soit le débat. Il eut un débat pour éviter le conflit armé. Il ressortit de celui - ci que les dieux inférieurs avaient raison dans leur révolte. Les dieux supérieurs reconnurent le bien fondé de leur protestation. C e fut à ce moment - là, qu'on décida de créer l'homme pour qu'il effectue le travail de création. L'homme fut créé selon ce mythe pour faire le travail des dieux, le travail de création.
- Ah oui ! ! Tu veux dire que selon ce mythe, l'homme est né pour être un esclave ! Esclave des dieux, mais esclave tout de même ; ce n'est pas glorieux comme condition !
- Ce n'est pas glorieux en effet Jo ; mais, je n'ai pas fini de raconter l'histoire. En attendant que je le fasse, remarque qu'à Valladolid, on n'a pas fait autre chose, et en plus mal. Car, la création de l'homme selon Sumer, si elle se justifiait par une nécessité, elle eut lieu comme une porte qui donnait sur l'avenir. En effet, cette création - là faisait de l'homme un acteur dans l'uvre de création de l'univers ; ce n'est pas insignifiant. Cette genèse faisait de vous un moteur de l'action et non seulement un esclave qui serait un simple exécutant. Tout processus de type Valladolid, pour être acceptable doit prendre en compte cette dimension de l'homme ; il doit prendre en compte cet aspect d'acteur de l'humain dans la création, en supposant que telles ou telles conditions particulières conduisent à envisager le débat qui eut lieu dans ce monastère. A Sumer, quand les dieux inférieurs et supérieurs prirent la décision de créer l'homme, ils avaient intégré cette dimension ; ils l'avaient non seulement intégrée, mais ils se sont arrangés pour qu'elle soit effective, en rendant le produit ( l'homme ) autonome ; l'homme dispose de la souveraineté pleine et entière. Les dieux l'avaient voulu indépendant de ce que pourraient être leurs caprices éventuels dans le temps ou dans les temps. C'est pour cette raison qu'il faut relativiser ta réaction quant à l'homme esclave de part les raisons qui semblaient motiver sa création.
- Comment cela ?
- Eh bien, voici comment ils procédèrent selon le mythe. La décision prise, la communauté des dieux en chargèrent celui d'entre - eux qui était préposé à ce type d'opération ; il s'agit de la déesse Matrice. Les dieux chargèrent la déesse Matrice de créer l'homme à partir de l'argile pour qu'il supplée aux dieux inférieurs. La déesse refusa. Elle refusa d'utiliser ce seul matériau, car le produit d'une uvre faite de cette manière serait effectivement l'esclave perpétuel que tu réprouves avec énergie et avec raison. C'était comme si la déesse renvoyait le projet devant la communauté pour qu'elle l'améliore dans son essence. Les dieux firent ce réexamen et décidèrent de sacrifier l'un d'entre - eux...
- En somme, le premier sacrifice, ce sont les dieux qui l'ont fait ?
- Exactement ; et ils ne sacrifièrent pas n'importe lequel d'entre - eux ; non, ils sacrifièrent le dieu Wê, dieu de l'intelligence, qui fut tué. Sa matière et son essence furent ajoutées à l'argile ; c'est ce nouveau matériau qui fut utilisé, selon le mythe, pour créer l'homme.
Comme tu le vois, la pensée était de l'aventure ; la pensée y était dès l'origine ; c'est pour cela que les engendrements de l'homme sont de la matière et de l'esprit à la fois ; l'une ne va pas sans l'autre, car il faut un corps pour l'âme. Cela veut dire que les engendrements de la terre seule, cela ne peut exister ; c'est là, l'engendrement de l'universel.
Tu dois comprendre que cet engendrement est particulier, non pas parce qu'il associe la terre et le souffle, mais parce qu'il est à la fois la création, mais aussi de la création. Il est aussi créateur par l'esprit qui est en lui. Dire que les dieux sont dans l'homme n'est pas une expression sans signification ; c'est une manière de dire que la pensée qui porte vers la lumière, vers l'harmonie est en lui ; seulement voilà, il y a aussi l'argile en lui. Toute uvre de création doit utiliser cet engendrement en entier ; et non en prendre seulement tel ou tel élément. Ceci doit être le fondement du combat. Ceci doit être la raison principale qui porte à l'action.
- Oui Lêgba ; dit Fa ; toi qui es l'autre face de l'unique concept, le principe de l'élévation, tu sais bien que ce ne peut être là qu'une porte, et cette porte ouvre sur un domaine qu'on ne peut exclure dès le départ.
- C'est exact, répondit Lêgba ; toutefois, avant de pouvoir ouvrir cette porte, il faut la trouver ; et pour cela, il faut savoir la chercher. Ecoute Jo, l'homme n'a que l'homme pour le faire.
- Je ne comprends pas très bien, dit lentement le mécanicien ; je ne comprends pas pourquoi tu viens mêler les dieux à l'esclavage et au racisme...
Ils se mêlent bien des affaires des hommes, non ? hurla Lêgba. Fa souriait ; puis il dit :
- " C'est bien toi ça, Lêgba "
Jo était hébété par ce que l'Esprit de la réflexion venait de dire. Après un silence, celui - ci reprit la parole :
- Prendre conscience de l'universalité de l'homme peut conduire à se dresser contre l'esclavage ; mais, cela ne suffit pas...
- Ecoute, je ne pense pas que tel ou tel mythe suffise à expliquer les comportements humains. Je doute que la terre entière soit prête à se ranger, même inconsciemment, derrière des concepts dont la fonction première était de justifier des croyances qui aujourd'hui sont périmées...
Tu te trompes ; je peux t'assurer que l'homme est loin d'avoir dépassé ce stade d'évolution psychique. L'être humain n'est pas encore au stade où ces archétypes jouent seulement un rôle de pièces de musée. Il est loin d'avoir atteint un développement de la pensée qui ferait que chacun de ses actes soit du domaine de la pensée consciente ; je ne dis pas de la raison ; car, celle - ci est fonction du temps et du lieu. Ceci est vrai pour toutes les sociétés humaines, quel que soit leur niveau d'évolution ou de développement. Certes, quelques individus, peut - être aussi quelques groupes d'individus possèdent cette conscience ; mais elle fait encore défaut à la majorité. Même dans le cas de ces individus, ce sont d'autres considérations qui les amènent à adopter parfois des comportements que nous déplorons. Je veux dire que la générosité qui relève de la conscience que l'humanité est un seul corps existe chez quelques individus, mais que des éléments particuliers qui sont propres à leur éducation, à leur histoire, à leur culture ou encore à leur tempérament, occupent une place primordiale dans la plupart de leurs actions ; ceci est vrai sur la terre entière.
Bien sûr, la Mésopotamie ne fournit pas à elle seule, tous les points d'ancrage inconscients ou qui sont volontairement exploités, ne serait - ce que par suggestions insidieuses, pour justifier des comportements qui relèvent de la nature perverse de l'individu. Ces archétypes ne cesseront pas tout seuls d'induire les comportements que nous pouvons déplorer puis combattre ; il faut les ramener au niveau de l'intellectualité, et faire en sorte qu'ils ne puissent servir de points d'appui négatifs. Je vais te donner un exemple d'objet de pensée qui précise bien mon propos. Je disais il y a un instant que d'où je viens, là où on m'a mis, la pensée considère que l'Harmonie, la Fureur et la Sérénité portent l'héritage ; car, ce sont des portes d'entrée. Cette façon de voir ne peut être exacte que pendant les heures où notre errance nous tient éloigné de notre pensée consciente. Tu peux comprendre néanmoins que cette structure ne peut jamais servir d'argumentaire au racisme ou à ses avatars ; parce que ce sont des structures qui traversent horizontalement l'humanité ; tu ne peux pas les relier à un groupe racial ou à un autre, et t'en servir comme des justificatifs dans tes uvres ; tu ne peux pas t'en servir comme point d'ancrage pour justifier la haine de l'homme pour l'homme parce que ce système est de tout homme.
- Non, Lêgba ; je redis, un fois encore mon désaccord ; dit Jo. Son intervention suscita un intérêt soudain de Fa ; le dieu se redressa sur son siège ; il plissa légèrement le front montrant ainsi sa curiosité pour ce que l'homme allait dire. Lêgba, quant à lui, s'était tu, mais, la bouche était restée entrouverte ; les mots qu'il était sur le point de dire avant l'interruption du mécanicien étaient trop près de sortir ; voilà pourquoi la bouche ne pouvait se fermer. Le mécanicien sourit ; il ne quittait pas les lèvres du dieu des yeux. Il finit par se décider, car l'attente des divinités était trop grande.
- Je ne suis pas d'accord, reprit le mécanicien, pour ramener le racisme ou tout autre comportement ignominieux de l'homme envers l'homme, tout comportement qui nie la dignité de l'être, à une histoire de légendes et de mythes. Que les mythes et les archétypes aient influencé nos actes me semble évident ; mais, c'est beaucoup plus nos travers qu'il faut considérer. Quant à la version que tu donnes de la Genèse du monde et de l'homme, je la trouve inquiétant. Je trouve inquiétant de fonder un système de pensée là - dessus. J'ai déjà indiqué une première raison - l'esclavage - que je ne peux accepter comme fondement d'une pédagogie. Tu vois, cette genèse est inquiétante dans son essence aussi, car elle suppose que l'homme - esclave - n'aurait aucune issue ; alors, pourquoi se battre ? Pourquoi se battre si nos comportements ne reproduisent que la destinée commune de l'homme face aux dieux ? Cela ne revient - il pas à donner raison à ceux qui sont convaincus qu'une inégalité structurelle traverse le genre humain, et cela, dans un sens très différent de celui que tu décris ?
- La question se poserait si on oubliait les deux entités qui sont la matière et le souffle ; si on oubliait le corps et l'esprit, si on oubliait que l'homme est à la fois matière et pensée comme je l'ai dit. Cette genèse ne pose aucune inégalité d'aucune sorte dans l'essence de l'homme. Les inégalités viendront plus tard ; elles seront introduites plus tard au niveau de l'héritage, et là, je viens de dire ce qu'il faut en penser, et surtout, ce qu'il est urgent de commencer à faire. Si tu considères d'autres genèses - greque, africaine ou autre ... - aucune ne pose le moindre élément de différenciation, et donc d'iniquité dans son fondement.
Non, Jo, il n'est pas question d'expliquer le racisme par les mythes et seulement par eux ; mais ils forment la base d'une partie importante des archétypes ; et ces archétypes, parce qu'enfouis dans le subconscient humain, se retrouvent dans bien de vos comportements et cela à votre insu ; et pour peu que ces paradigmes partent de prémices fausses ou mal comprises, l'homme se retrouve dans de redoutables tourbillons. Voilà pourquoi, dans l'analyse précise des eaux dont tu parlais, tu ne peux pas te permettre de les négliger. Au contraire, il faut les intellectualiser en les ramenant au niveau de la pensée consciente. C'est à ce niveau qu'il faut les décortiquer comme je l'ai indiqué. Bien sûr, on peut se contenter de les fouler au talon, mais n'oublie pas que c'est là, que le serpent mord. Tu ne peux pas nourrir le serpent, et prétendre le combattre en même temps ; pas plus qu'il n'y a un, deux, trois ... racismes ; non, il n'y en a qu'un et un seul ; celui qui refuse de croire que l'homme est l'unique réalité du principe d'ascension ; toute autre considération relève de la pensée dévoyée.
Tu as raison, s'agissant de dieux, de légendes, de mythes et d'archétypes par rapport au racisme ; non, on ne peut ramener l'esclavage, comme le racisme à une histoire de dieux ; il nous faut examiner les autres éléments qui les expliquent plus ou moins complètement. Nous pouvons accéder à ces éléments par l'étude des fonctions que le racisme et l'esclavage, qui ne sont que des aspects d'un même mal, ont assumé et continuent d'assumer. Il nous faut examiner le rôle qu'a joué, et que continue de jouer encore le racisme au niveau des groupes humains, mais également, à celui de l'individu. Ce rôle, mieux : ces rôles, font aussi partie des eaux malsaines et insipides ; même si, en apparence, certains de leurs aspects se présentent sous un jour qu'on pourrait qualifier de favorable quant aux résultats. Nous devons passer par là, si nous voulons combattre le mal et lutter pour le bien.
- Soit ! dit Jo, le mécanicien. A Valladolid, qu'aurait - on pu dire ou faire ? Devait - on laisser se poursuivre le massacre des Indiens d'Amérique ? Je ne sais pas ; réponds - moi, qu'aurait - on du faire ?
L'interrogation s'adressait au dieu Lêgba ; mais, ce fut Fa qui y répondit. Le dieu le fit à sa place, c'est - à - dire, de l'intérieur ; il dit :
- Que faut - il considérer ? Je pense que c'est l'idée que l'homme se fait de l'homme qui doit prévaloir. Les archétypes comme les mythes constituent une première approche. Mais, celui qui ne croit pas à l'influence ni des uns ni des autres, pour celui - là qui se bat aussi, quelles seraient ses motivations ? Tu vois Jo, la réponse à ton interrogation relève du questionnement ; la première est celle - ci : à Valladolid avait - on sauvé les Indiens et les sauve - t - on aujourd'hui ? Le reste viendra Jo ; ça viendra ; patience et sérénité, n'est - ce - pas ?
Paul G. Aclinou
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