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DAKAR |
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L'avenue William Ponty était à Dakar et aux Sénégalais ce qu'est l'avenue des Champs Élysées pour la France et les Français : le passage des dieux ; ceux de la liberté comme ceux qui président aux imprécations des heures de fureurs. Sur William Ponty passaient disait - on, peut - être le dit -on encore aujourd'hui, la hargne, l'orgueil et la vanité ; mais aussi l'espoir, l'insouciance et l'esprit.Jo ne connaissait ce lieu que sous son nouveau nom. Il n'y avait jamais rien vu d'autre que la cohorte, celle des jeunes hommes surtout. Des âmes juvéniles qui déambulaient à l'ombre de baobabs sans âge ; on aurait dit que ces arbres servaient de gardes de corps à la grande dame maintes fois rénovée. Jo s'est souvent amusé d'y croiser une jeunesse portant ostensiblement sous le bras une pile démesurée de livres aux couvertures usées, à force d'être trimbalés sur le boulevard. Plus la pile était importante, plus son convoyeur se sentait nanti d'une intelligence aux proportions hors du commun ; vanitas vanitatum... N'est - ce - pas ? Jo souriait. Il n'était pas le seul à le faire. Il pouvait aussi voir à partir du boulevard une enfilade de petites boutiques. L'exiguïté des lieux faisait que la camelote était autant sur le trottoir qu'à l'intérieur. Une population de libanais hantaient l'endroit de jour comme de nuit. Ils étaient joyeux, ces tenanciers ; le mécanicien avait à chacun de ses voyages l'impression que la surveillance du spectacle de la rue formait l'essentiel de leurs occupations. Cette diaspora était là, pour assurer la pérennité de l'antique Phénicie. Elle le faisait à Dakar comme à Abidjan comme à Cotonou ; comme elle le faisait déjà dans l'ancien temps, celui des splendeurs ; comme elle le fait encore aujourd'hui, partout où Mamon pousse ses tentacules ; autant dire sur la planète entière ; Jo le matelot l'avait remarqué.
" C'est toujours un plaisir de se balader sur ce boulevard. " Dit Jo à ses compagnons de promenade Fa et Lêgba ; Ceux - ci ne réagissent pas. Ce jour - là, les étudiants perpétuels n'étaient pas nombreux sous les baobabs. D'autres acteurs tenaient le haut du pavé. Tout au long de la perspective en effet, nos visiteurs pouvaient observer des attroupements plus ou moins importants et toujours multicolores occuper les trottoirs. Des ruches de têtes humaines s'étaient formées autour de multiples panneaux d'affichage. Jo comprit en lisant par - dessus les crânes que la ville et le pays se trouvaient en période électorale, autant dire, en zone de turbulences. Les placards qui proclamaient la foi des candidats justifiaient ces rassemblements. Au Sénégal, comme dans le reste du continent, les périodes électorales sont de véritables foires d'empoigne ; celles - ci dégénéraient fréquemment en drames sur fonds de fureurs ethniques. Les visiteurs et leur compagnon pouvaient constater que la hargne n'avait pas encore pris sa place au sein de la multitude qui se pressait autour des affiches ; Lêgba le fit remarquer. Jo exprima une fierté de solidarité ; il dit :
" Le Sénégal est un pays démocratique, vous savez ? Les Sénégalais ont réussi à limiter l'intrusion des querelles ethnies dans leur vie politique "
C'était un reste d'émotivité coloniale sans doute. L'homme exagérait la situation ; Lêgba ne se priva pas de le lui faire remarquer ; il lui dit :
" Tu oublies la Casamance, je crois. "
Fa alla plus loin ; il plaça la discussion qui commençait sur un plan général qui semblait déborder du seul cadre africain.
" Faut - il considérer les ethnies ou bien les régionalismes comme des handicaps pour la démocratie ? Je ne le crois pas. Mais, si on ne peut concevoir un parlement que comme un lieu d'affrontement pour les groupes ethniques ou pour les organisations claniques de quelque obédience que ce soit, alors, il est loin le jour où une nation pourra voir l'harmonie régner dans la société... "
" S'ils en sont là, dans le cas du Sénégal, n'est - ce - pas un moindre mal ? " Demanda Lêgba à son pair ; mais, c'est du mécanicien que lui parvint une réponse. Il dit :
" Un moindre mal qui ne résout aucun problème ; un mal qui donne seulement l'illusion de paix ; vous avez oublié le Biafra ; ou encore Le Congo ; ou encore le Rwanda... Les exemples ne manquent pas ; je me trompe ? "
" Non, tu ne te trompes pas Jo ; lui répond Lêgba ; mais tu oublies que le problème au Biafra comme au Rwanda et comme en bien d'autres lieux encore, n'a d'ethnique que les apparences. Je ne parle pas, bien entendu, des effets visibles et dévastateurs qui ont, à juste titre, soulevé l'indignation ici et là ; je ne parle pas non plus des conséquences que chacun se plaisait à en tirer. Si tu veux, nous pouvons dire que l'indignation n'a pas pris les racines du mal pour objet ..."
" C'est - à - dire ? " Demanda Jo, qui une fois encore, s'apercevait que des événements lointains ou récents pour lesquels il était persuadé d'avoir saisi l'essentiel lui sont présentés à depuis sa rencontre avec Fa et Lêgba comme un abysse dont il ne soupçonnait même pas l'existence. La réponse lui vint de Fa ; elle fut sibylline ; le dieu dit :
" Voici une devise : la rose qui vient d'éclore est déjà vielle de jours, de mois et d'années consommées. "
Puis le dieu se tut. Le silence régna un moment dans le petit groupe ; Lêgba choisit de le rompre pour préciser la portée de la devise. L'information était destinée au mécanicien ; mais elle était insuffisamment explicitée pour donner à l'homme l'accès aux arcanes des deux divinités. Lêgba dit :
" Fa parle de fleurs ; mais tu as compris qu'il y a aussi des fleurs du mal..."
" Mais bon Dieu ! Pouvez - vous être plus clairs de temps en temps... "
" Nous le sommes constamment Jo ; c'est toi qui ne nous suis pas le plus souvent ; mais, ça viendra Jo ; ça viendra " lui dit Fa ; c'était un lot de consolation qu'il lui offrait ; il souriait aussi pour la première fois depuis le départ de Cotonou.
" Espérons " conclue Jo avec simplicité.
En délaissant un attroupement pour rejoindre un autre, le trio se comportait comme un promeneur du dimanche sur un marché aux puces, et qui serait à la recherche de l'objet rare qu'il allait pouvoir s'acheter ; une promenade qui n'aurait pas de but identifié. Après l'une de ses pauses, Fa se tourna négligemment vers ses compagnons et leur lança ce qui ressemblait à une provocation :
" La démocratie ! Un bienfait des jours à venir ; à condition d'oublier les Grecs ! "
Jo le mécanicien était perplexe en écoutant le dieu. On lui avait toujours dit que la démocratie vers laquelle évolue la terre entière est un apport de la Grèce antique ; et que pour cela, il devait vouer un respect éternel à la mémoire de Platon, Périclès, Aristote, Socrate et à quelques autres têtes qu'il ne pouvait nommer. Voilà qu'au détour d'un coin d'Afrique, nourrit jusqu'à en crever de soleil, on lui suggérait de se contenter du présent ; et que seul ce présent était susceptible d'aménagement pour offrir une ouverture sur le futur. Comme pour aggraver la perplexité du mécanicien, Lêgba ajoutait un appendice à la suggestion du dieu des prévisions ; il dit :
" Ou bien alors, il faut être au moins aussi honnête que la Grèce antique. "
A ce point de l'échange, Jo le mécanicien demanda grâce ; il prit un ton de supplication pour dire à ses voisins divins ce que ceux - ci n'ignoraient certainement pas.
" Vous savez, leur dit -il, je ne suis pas allé aussi loin. J'avais beaucoup de mal à tenir sur mes pieds ; et les béquilles qu'on me proposait n'étaient pas aisées à manier. Alors, de grâce ! Restons près de la demeure. "
" Il faut encore savoir où la situer, " Ajouta Lêgba ; Fa précisait aussitôt la déclaration de son acolyte ; il dit :
" Il n'y en a qu'une, quoi qu'on dise ; il faut que les hommes s'entendent, tous autant qu'ils sont, pour y vivre en pais."
" Et c'est la terre ? " Demanda Jo le mécanicien ; il était peu assuré de son opinion ; malgré cela, les dieux ne firent aucun écho à sa préoccupation. Au contraire, Fa changea de sujet ; il laissait le mécanicien à son affaire.
UN
AMI
" Votre ami nous rejoints, Jo ; " lui dit le dieu en tournant la tête dans sa direction. Avant que l'homme ne comprenne ce que l'Esprit voulait lui signifier, une tape amicale s'abattait sur son épaule ; il vacilla. Il n'évita la chute qu'en s'agrippant à Lêgba. Au même moment, un formidable rire signalait l'auteur de la claque. Celui - ci lui dit d'une voix tonitruante qui trahissait la chaleur de l'amitié :" Je ne m'attendais pas à te trouver à Dakar en ce moment, Jo ; Comment vas - tu ? "
Le mécanicien secouait la tête dans un geste d'incrédulité. Il finit par répondre au nouvel arrivant ; il lui dit, en riant à son tour :
"- Très bien ; mais, ça ne risque pas de durer si tu m'assommes à chacune de nos rencontres. Je te présente... " dit - il ensuite, en se tournant vers Fa et Lêgba ; mais il hésita après les premiers mots. Il regarda un instant Fa, puis Lêgba ; ensuite, il résolut de franchir le pas ; " ... les dieux Fa et Lêgba. " Finit - il par ajouter ; mais entre - temps, son enthousiasme était retombé ; la voix était discrète ; on aurait dit qu'il redoutait l'annonce qu'il s'apprêtait à faire. Son ami n'eut pas la même discrétion ; il le prit à parti avec une fureur amicale ; il lui dit, sans se soucier de la présence des deux divinités :
" Tu te fou de moi ou quoi ? Fa et Lêgba sont deux Esprits de la mythologie Yourouba...
" Tu le savais ? " S'étonna Jo. Il était surpris en effet, que Sow connaisse les dieux Yourouba ; celui - ci le lui confirma ; le Sénégalais dit :
" Bien sûr que je le sais. Je suis africain, ne l'oublies pas ; Le vaudou, tout le monde en a entendu parler... "
" Oui mais, on n'y voit que du folklore ; quelques fois, on en fait un ramassis de croyances animistes ; il est considéré plus rarement comme une religion et encore moins, comme une culture assise sur de solides fondements. En réalité, l'essentiel passe inaperçu même pour les croyants. "
Par ces mots Lêgba relativisait la certitude du nouveau venu. Celui - ci demanda des précisions, non pas sur les convictions du dieu, mais plutôt sur ses intentions. Il prit un ton persifleur pour dire :
" Et c'est pour corriger cette vision que vous avez pris les noms de ces divinités ? "
Fa et Lêgba ne prêtèrent pas attention à l'ironie du propos ; d'autant que le mécanicien intervenait aussitôt dans la conversation et lui faisait prendre une autre direction.
" Vous allez voter bientôt ; qui est ton candidat Sow ? " Demanda - t - il à son ami. Le dénommé Sow pouffa d'un rire tonitruant qui semblait ne pas s'arrêter ; quand il retrouva son calme enfin, il dit :
" Voter oui ; mais, tu sais bien que chez nous, c'est toujours une fête ; une fête au cours de laquelle on achète ; on vend ; on se fâche et on se vend. "
Lêgba semblait ailleurs pendant que Sow parlait ; il feignait de ne pas s'intéresser à ce que disait le Sénégalais. Le dieu allégua calmement une autre vision du problème ; tout en scrutant avec plus d'attention un groupe de badauds qui animaient le trottoir sur leur gauche, et sans regarder ses amis, il dit :
" Ailleurs aussi. "
" Oh, pas autant qu'ici ; pas autant que chez nous en Afrique. " répliqua Sow. Lêgba ne partageait pas cette opinion ; il entreprit de préciser sa pensée. Il se tourna résolument vers son interlocuteur et il lui dit :
" Vous vous trompez ; la pratique à laquelle vous faites allusion est une démarche universelle ; seuls changent les moyens qui sont mis en uvre et les méthodes qui sont employées. Ailleurs, dans les pays que nous disons développés, dans ces contrées que nous considérons comme des champions de la démocratie, le postulant à la conduite des affaires demande à l'individu de lui laisser sa place sans... "
" C'est normal ! " S'exclama Sow qui interrompait ainsi ce début d'analyse du dieu. Il s'expliqua ensuite en disant :
" Vous ne pensez tout de même pas que les millions d'habitants d'un pays puissent diriger chacun, individuellement, les affaires ; ce serait l'anarchie... "
" Bien entendu ; concéda Lêgba au Sénégalais avant de préciser sa vision des choses. Il dit :
" La question n'est pas là ; la question n'est pas que chaque personne se mette aux commandes ; non ; si la démocratie pose que le peuple est la source du pouvoir de gestion, il faut la structurer pour faire du peuple l'unique garde - fou des dirigeants ; ceci est rarement le cas. La conséquence est que nous assistons à des soubresauts populaires, pour justement amener les dirigeants à prendre davantage en compte les aspirations du moment. Bien sûr, ici ou là, on s'efforce parfois d'être à l'écoute de la cité ; mais ce qui est plus fréquent, c'est que l'approche est faite pour convaincre que la voie suivie est la bonne, et non pour trouver celle qui répondrait aux préoccupations du groupe social tout en préparant les lendemains. Plus grave encore, ce sont les moyens qui sont mis en uvre pour contourner la volonté populaire. D'autre part, il y a des degrés à respecter qui doivent tenir compte du niveau de controverse de la société. Comme vous le savez, ce niveau est très variable d'une société à l'autre ; je parle de la qualité du débat ; mais aussi, de la sérénité dans laquelle il doit se dérouler. Il est essentiel que l'émotivité ne l'emporte pas sur la raison. Ici, chez vous, ce niveau progresse régulièrement ; mais dans l'ensemble des sociétés, il reste encore bien bas. La démocratie dans ce cas devrait suivre des voies qui conduisent à l'harmonie des différentes ethnies et qui accompagnent l'évolution des mentalités pour précisément atteindre, voire étendre l'harmonie au - delà des seules ethnies voisines.
" Ce qui suppose ? " Demanda Sow.
" Ce qui suppose ce que j'ai déjà dit ; mais, nous pourrons y revenir. "
Le dieu se tourna ensuite vers le mécanicien pour étendre son propos ; il dit :
" Au risque de vous surprendre tous les deux, c'est dans le monde développé, je veux dire économiquement, qu'une nouvelle approche de la démocratie doit être recherchée de toute urgence... "
" - Ah bon ! " S'étonnèrent en chur Sow et le mécanicien ; Fa prit alors la suite de Lêgba pour préciser la pensée de ce dernier. Il dit, le ton était jovial comme s'il était en train de jouer un bon tour à ses compagnons.
"- Et oui ! " dit - il ; " Lêgba a raison ; car, à l'heure actuelle, ces pays constituent la référence. Le danger pour l'homme ne vient pas du retard de certains pays - ceux qu'on dit sous - développés - dans leur marche vers un système de gouvernement démocratique ; un système dans lequel la société soit source et aboutissement du pouvoir ; le danger vient d'ailleurs. Il tient au fait que dans la réalité, l'homme est de plus en plus absent de ce qui est le fondement des gouvernements. Ou bien alors, quand la société est prise en compte, cela se fait, le plus souvent, sur un plan émotionnel d'abord ; parce que c'est le moyen le plus sûr d'imposer des options qui ne répondent pas nécessairement aux aspirations des hommes. Par ailleurs, nous vivons une époque où peu de sociétés restent isolées des autres ; les modèles des grands pays ont tendance et auront de plus en plus tendance à se généraliser, et au besoin, par une contrainte qui ne dit pas son nom. Voilà pourquoi les États les plus puissants, servant de références de fait, il convient de veiller à ce que la démocratie à leur niveau soit repensée en vue de ce que sera l'unique société des hommes. Car, cette société universelle sera harmonieuse ou alors, elle ne sera pas. "
Il revint à Lêgba ensuite de préciser le sens que devra recouvrir cette harmonie ; il dit :
" Bien sûr, il faut comprendre Jo, que l'harmonie ne tient pas seulement à la démocratie ."
" Reconnaissez tout de même que le Sénégal est l'un des pays d'Afrique où la pratique démocratique dans la vie publique, pose le moins de problèmes... "
" Sans doutes, Sow, vous avez raison ; je vous l'accorde. " Dit Lêgba pour répondre à la supplique du Sénégalais. Fa intervint aussitôt pour préciser et pour étendre la notion de démocratie, telle que les deux Esprits semblaient l'envisager. Fa dit, en effet :
" Oui ; c'est vrai ; mais, cela ne l'est que si nous nous en tenons à la vision que la plupart des hommes et des femmes de tous les pays possèdent sur la manière de conduire les affaires de la cité ; vous comprenez ce que nous voulons dire ? "
" Oui " Répondirent les deux hommes avec ensemble. Le mécanicien ne voyait pas quelle autre signification la notion de démocratie pourrait revêtir ; il marqua son étonnement en disant :
" Il n'y en a qu'une de démocratie ; quel autre sens voulez - vous qu'on donne à la chose ? "
Son ami Sénégalais était moins sûr de lui ; il sentait que le dieu n'avait pas exposé tous les éléments de sa vision ; il demanda alors que ses nouveaux amis dévoilent le fond de leurs pensée. Plus encore que la différence de conception que Fa ou Lêgba pouvait avoir de la démocratie, par rapport à celle qui est généralement admise, le Sénégalais sentait que la représentation des deux divinités allait bien au - delà du continent, et bien au - delà également de la simple gestion des affaires de la cité. C'est avec hésitation qu'il demanda :
" Vous semblez dire que nous sommes loin du compte ; je me trompe ? "
Sow semblait inquiet. Jo en l'écoutant se demandait pourquoi ; Est - ce la réponse à venir qui lui faisait peur ? Mais le mécanicien gardait le silence, lui ; il attendait que Lêgba ou bien Fa, veuille répondre. La réponse était venue de Lêgba. Le dieu commença par rassurer Jo, au grand étonnement de celui - ci ; car, il n'avait rien laisser paraître de son inquiétude après les propos de son ami. Lêgba commença ainsi :
" Rassures - toi Jo ; notre ami se pose des questions ; en réalité, il ne nous a pas attendu, toi et moi, pour le faire ; et ses interrogations ne portent pas sur la meilleure manière de conduire le monde ; elles portent seulement sur la façon la plus adéquate de structurer ses pas... "
" Comment le savez - vous ?" Grogna le Sénégalais ; il était ahuri de se voir mis à nu avec autant d'assurance.
" Oh ! Ne vous en faites pas ; les dieux ne sont - ils pas dans l'homme ?"
Sow se contenta d'émettre un " Hum ! " Dubitatif ; puis il ajoutait en accélérant le pas :
" C'est ça ! "
Il était sur ses gardes, le Sénégalais ; il était farouche et solitaire. Le dieu ne réagit pas ; il reprit tranquillement le développement de sa pensée ; il dit:
" Nous disions que la démocratie, ce n'est pas seulement écouter les aspirations populaires et y répondre. Il faut également prêter son attention à bien d'autres interrogations. Prenons, par exemple, le cas que vous connaissez bien, celui du Sénégal ; les dirigeants ont - ils le moyen d'écouter le peuple ? Je veux dire, s'ils ont la liberté de le faire. Ensuite, il faut chercher à savoir s'ils ont les moyens et les possibilités de les satisfaire ; car, quand on parle de liberté d'un homme, c'est nécessairement par rapport à d'autres hommes ; et dans le cas d'un peuple, les relations avec d'autres peuples jouent un rôle déterminant ; en particulier, celle que les autorités peuvent avoir avec des puissance qui disposent de moyens de pression à leur encontre. Ce sont là, des facteurs dont - il faut tenir compte dans l'appréciation des actions de dirigeants politiques. Ceci ne diminue pas leur responsabilité ; mais il est important de ne pas perdre tous ces facteurs de vue. C'est cette nécessité que Fa soulignait, il y a un instant. "
" Ca va loin ça ! " Dit Jo. Le mécanicien semblait affolé.
" Nous en reparlerons, Jo. Répondit Lêgba ; puis il fit une proposition ; il dit :
" Pour l'instant, allons voir les anciens. "
" Les anciens ? " Interrogea Sow qui ne voyait pas de quoi Lêgba voulait parler. Fa donna les précisions que demandait le Sénégalais ; mais il le fit sous la forme d'une leçon ; il dit :
" Oui ; Gorée n'est pas loin n'est - ce - pas ? C'est un lieu de mémoire ! Une mémoire déjà ancienne qu'il faut entretenir avec constance sans cesser de penser à celles du présent ; nous les verrons, celles - là plus tard. "
" Ah oui ! Je vois. " Dit Sow, avant de s'offrir aussitôt pour servir de guide à ses amis.
" Allons - y ; le prochain bateau partira dans une heure. " ajouta - t - il tout en même temps qu'il prenait les devants.
La fumée, le bruit et la fureur enveloppaient nos quatre amis dans un restaurant très fréquenté de Dakar - Fan. L'établissement était tenu par un italien ( c'était ce qu'il prétendait ! ) Les habitués Sénégalais avaient quelques doutes de l'authenticité de l'osso - buco qui était la spécialité du chef ; mais n'ayant pas de références, ils faisaient comme si c'était - là, le sommet de la cuisine italienne. Le groupe formé des deux divinités et leurs amis s'étaient rendus là pour finir leur seconde journée à Dakar. Au bout d'un moment, alors que le repas occupait les convives, Lêgba reposa sa fourchette ; le dieu regarda les deux marins tour à tour. Jo et Sow levèrent la tête de leurs assiettes et interrogèrent Lêgba du regard en tenant leurs fourchettes en l'air. Lêgba poussa un soupir, puis il dit :
" On dirait un repas d'adieu."
" Pas adieu, cher ami ; pas adieu ! " Répondit Sow qui emprunta pour se faire l'accent " petit nègre " bien connu, et qu'il affectionnait imiter dans ses moments de jovialité ; plus particulièrement, quand il se trouvait en compagnie de blancs. Jo connaissait ce penchant de son ami ; il éclata de rire, et Fa et Lêgba firent de même. L'hilarité de Fa ne dura qu'un instant ; Jo avait déjà remarqué que Fa riait peu, et jamais longtemps ; il se demandait pourquoi sans oser se renseigner. Le mécanicien avait remarqué aussi qu'en présence du dieu, il sentait une grande sérénité naître en lui - même ; il se sentait en paix, et il en éprouvait un réel plaisir, même si cela l'intriguait ; même s'il ne pouvait en trouver les raisons. Fa lui avait dit une fois : " ne t'en fais pas Jo ; la paix aussi peut être difficile à porter. " C'était sur le bateau avant qu'ils n'accostent à Dakar ; le dieu avait ajouté : " Il faut poser très tôt les questions essentielles pour espérer leur trouver une réponse dans dix, vingt ou trente ans ; et souvent, plus tard encore. " Ce jour - là, Jo ne sut que penser de ce conseil ; il ne trouva rien à dire ; il en fut agacé ; il abandonna le dieu sur le pont ce jour - là, pour se réfugier dans un silence méditatif ; mais depuis, le propos n'a pas quitté son esprit un seul instant. Dans le restaurant ce soir - là, il dit brusquement :
" Quelles questions sont essentielles ? Quelles questions faut - il se poser et quand le faire ? "
Le propos avait échappé à Jo ; lui - même ne comprenait pas pourquoi il avait dit ces mots. Sa sortie eut pour effet de faire cesser aussitôt les pitreries de son ami. Sow revint à la réalité et demanda à comprendre.
" Pardons ? " Dit - il. Sans attendre l'explication que le mécanicien pourrait lui fournir, il tira une conclusion faussement rassurante ; c'était pour lui, une façon de recentrer son esprit sur lui - même ; il dit:
" Ah, tu parlais aux dieux ! "
A ce moment, Lêgba décida d'orienter la conversation sur un autre thème ; il choisit d'aller dans une autre direction ; celle où les hommes ont pied plus aisément. Le dieu dit en effet :
" Vous allez à l'ouest, je crois ; quand pensez - vous repasser par Dakar ? "
Le propos s'adressait à Sow ; mais, le Sénégalais ignora la question ; il voulait comprendre ce que son ami matelot voulait dire. Il voulait saisir le sens de sa réflexion ; et pourquoi pas, en trouver les raisons. Il y tenait ; car, c'était en effet, la première fois, depuis qu'ils se connaissaient, que Jo lui paraissait aussi soucieux. Il sentait son ami préoccupé, non par la vie et les vivants, mais par lui - même. On aurait dit que l'homme tentait de remettre les composantes d'une personnalité à leurs places ; une personnalité qu'un Esprit facétieux aurait désarticulée ; puis, il aurait dispersé les morceaux aux vents. Sow posa tranquillement sa fourchette ; son calme contrastait avec le vacarme ambiant mais également, avec la jovialité empruntée qu'il manifestait quelques secondes au plus tôt. Le Sénégalais croisa les bras sur le torse ; il s'adossa ensuite à sa chaise. Il fallait qu'il soit confortablement installé avant de demander à son ami de sortir de lui - même. Quand ce fut fait, il dit :
" Jo, de quelles questions parles - tu ? Et à qui les poser ? Tu ne parles pas de bateau ni d'argent ou bien de filles, n'est - ce pas ? "
Le mécanicien ne le quittait pas des yeux pendant qu'il parlait. Il semblait à Lêgba, qui les observait que Jo était sur le point de répondre ; ses lèvres bougèrent imperceptiblement . Elles commençaient à s'entrouvrir. On aurait dit que la bouche se préparait à entrer en action. Mais, l'homme renonça, et le corps obéit ; les lèvres se refermèrent. Sow poussa un soupir. Il saura attendre. Un instant plus tard, il se tournait vers les dieux pour répondre à la question que Lêgba lui avait posée. Il dit :
" Oui, mon cargo va au Brésil ; ensuite, nous irons en Argentine ; après, je ne sais pas ; je ne suis pas le maître. "
LES
ÉLÉPHANTS BLANCS
La nuit était bien avancée quand chacun regagna son bord. Cependant, la ville bruissait encore ; oui, la nuit africaine est faite d'une sonorité particulière ; c'est un mélange de rires innocents, enfantins, généreux et instantanée ; la nuit est faite de cris gutturaux comme pour héler l'existence et lui intimer l'ordre d'avancer, et encore avancer coûte que coûte. Sacrés hommes ! Si fragiles, et pourtant increvables.Le cargo de Sow, le Sénégalais, leva l'ancre très tôt le lendemain matin. Jo et ses divins compagnons disposaient encore de quelques heures ; ils ne quitteront Dakar que le lendemain. La ville historique de Saint - Louis n'est pas loin de là. Sur le chemin du retour après la visite de la cité, Jo voulut connaître l'opinion de ses amis sur le problème des éléphants blancs ; mais, il hésitait à leur poser la question. En attendant de trouver la meilleure façon d'aborder le sujet, le mécanicien contemplait le paysage monotone qui courait le long de la vitre du véhicule ; un spectacle de cailloux noyés dans un brouillard de poussières d'où émergeaient quelques arbustes rabougris. Cette végétation - là semblait demander grâce, en vain, au soleil sans jamais renoncer à l'existence. Au bout d'un moment, Jo se décida, amis, il s'avança à pas feutrés. Il s'exclama simplement ; il dit :
" C'est incroyable ! "
C'était inviter le dieu à lui poser une question ; celle précisément qui lui permettrait d'aborder le sujet qu'il souhaitait traiter. Le dieu était intervenu en effet .
" Quoi ? Jo " demanda aussitôt Fa ; le dieu précisa ensuite sa question ; il ajouta : " La poussière ou les éléphants ? " Le mécanicien se retourna vivement vers lui. Jusqu'à présent, il n'avait dit mot des éléphants ni de la poussière d'ailleurs. Il était furieux. Ne peut - il donc penser, sans que ses amis ne violent le secret de sa méditation. Il allait s'insurger contre cette promiscuité spirituelle ; mais, Lêgba le prit de vitesse ; l'Esprit des croisements dit, tout en éclatant de rire :
" Les dieux sont en nous, n'est - ce - pas, Jo ? Alors, ne t'étonnes pas ; car, les dieux ne peuvent exister que si l'homme existe ; les dieux ne peuvent hurler que si l'homme hurle. Sérénité et harmonie sont les maîtres - mots, et ces mots font les dieux pour faire l'homme ; ces mots ne peuvent passer de la puissance à l'existence que si les hommes et les dieux sont en symbiose. "
" Je ne te savais pas philosophe ; " ironisa Jo à la suite du discours de Lêgba ; il reconnaissait par - là même, les vertus apaisantes des propos qu'il venait d'entendre. Il retrouvait le sourire, quand il s'entendit rétorquer par son protagoniste :
" Puisque l'homme l'est, " Fa avait regagné le silence pendant ce temps.
Jo put aborder enfin, la question des éléphants blancs ; il dit :
" Et les éléphants ! Avouez que c'est révoltant de voir un tel gâchis à côté de tant de misères. Vous savez, je suis en fureur, malgré moi, chaque fois que je me trouve en présence de ces chantiers inachevés et qui ne le seront probablement jamais. Tout cela, parce que je ne sais quel quidam a subtilisé le financement... "
" Mais alors, tu dois être furieux tout le temps et partout où tu vas ! " Lui demanda Lêgba en interrompant la diatribe dans laquelle le mécanicien s'était lancé. A ces mots, Jo se calma ; on aurait dit que les propos du dieu lui avait coupé le souffle ; puis, brusquement, il se ravisa comme s'il venait de comprendre tout à coup le sens de l'intervention du dieu.
" Ah bon ! Pourquoi ça ? " Dit - il avec étonnement ; mais, les dieux gardèrent le silence et la diatribe mourut.
Quand Jo vit les deux jeunes filles, une blanche, sobre ; et une noire, luisante de beauté, se diriger vers lui sur la terrasse où il savourait le soleil avant de reprendre la mer, il se demandait ce qu'elles pouvaient bien lui vouloir. En attendant de le savoir, il se lécha les babines bien qu'il les trouvait bien vertes encore. Quand elles furent près de lui, la Noire s'adressa au mécanicien et lui dit :
" On peut vous parler des Saints du Premier Matin ? "
Elles étaient timides toutes les deux ; le propos manquait d'assurance. Jo ne les comprenait pas tout d'abord ; les jeunes filles parlaient de Saints, et lui pensait " les seins ". Il finit par surmonter sa surprise ; il demanda des précisions avec une curiosité de ton qui n'était pas feinte ;
" Des... seins ? " Dit - il dans une sorte d'hésitation, n'ayant pas encore décidé ce qu'il allait faire de la réponse.
" Oui ; les Saints de notre église ; Les Saints du Premier Matin " répondirent - elles en chur.
" Ah ! bon : " s'exclama Jo qui se trouvait enfin sur la même longueur d'onde. Le mécanicien redevint sérieux ; il envoya sa réplique ; il était décidé à ne pas se laisser entraîner dans ce genre de débat ; il demanda aux deux jeunes filles :
" Le premier matin ? L'homme avait déjà eu le temps de pécher ? "
" C'est le nom de notre... "
" Écoutez ; dites - moi, qu'avez - vous contre mon Dieu ? Vous trouvez qu'Il n'est pas bien, le mien ? "
Jo était en colère ; c'est toujours ainsi, chaque fois qu'il était sollicité par les sectes ; en Afrique, cela devenait une plaie. Il congédia sans ménagement les deux jeunes filles ; ou plutôt, il se congédia. Il dit en effet, en même temps qu'il se levait pour partir :
" J'ai déjà deux dieux aux trousses ; alors..."
LE
DÉSERT
" Encore une petite semaine en mer " dit Jo à ses deux compagnons sans cesser de fixer le sillage du cargo sur lequel ils avaient repris place depuis la veille. Les trois amis étaient accoudés au bastingage. Jo ne se souciait plus des commentaires de ses collègues matelots ; ceux - ci avaient pris l'habitude de leur côté de le voir monologuer par moments. Pour eux, le mécanicien était bon pour l'asile. Ils craignaient seulement qu'une crise brutale et imprévisible ne le fasse basculer dans la violence, et l'amena à s'en prendre à eux. Cependant, le calme dont il faisait preuve les rassurait d'autant que la machinerie du navire était parfaitement entretenue. Malgré cela, tous attendaient avec impatience, l'arrivée à Bordeaux.De Dakar à Bordeaux, il faut sept jours de mer pour parcourir la distance. Il n'y a pas si longtemps encore, quelques paquebots empruntaient l'essentiel de cette route maritime et finissaient leurs trajets à Marseille. Marseille, un port pour toutes les races ; un port pour toutes les cultures ; races et cultures qui font de la ville l'un des creusets du monde où sortirait, espérait - on, une autre humanité. Seulement voilà, l'espoir est en attente depuis les anciens Grecs ; et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir ouvert les bras. Aujourd'hui, on aurait dit que la cité phocéenne scrute l'horizon et s'offre régulièrement pour accueillir, avec la gouaille et le sourire en coin, tous ceux qui, de désespérance en désespérance, finissent par échouer sur ses plages.
Au soir finissant de la deuxième journée de mer depuis la pause sénégalaise, Jo contemplait le désert qui défilait au loin. En réalité, on devinait à peine ces terres de désolation ; c'étaient plutôt ses rêves que le mécanicien contemplait. Il émergeait de la rêverie par moments, pour s'étonner de ne pas encore vu ses amis Fa et Lêgba ; ils lui manquaient. Jo pensa qu'ils sont peut - être souffrants ; une idée qui lui vint à ce moment - là, le fit sourire ; il dit à voix basse : " le mal de mer! Et s'ils avaient le mal de mers ; des dieux malades ? Qui sait ? " Le sourire se fit plus franc ; cela traduisait de l'affection. Jo se rappela des légendes mésopotamiennes qu'on lui avait racontées jadis, dans quel port, il ne savait plus ; il dit d'un air méditatif : " Il faudrait créer une Ninti pour les guérir ".
" Sommes - nous les dieux de la sagesse, Jo ? "
Le mécanicien eut un " haut - le - cur ; " il se retourna vivement et vit Lêgba tout souriant qui lui faisait face.
" Bon sang ! S'écria - t - il ; c'est toujours pareil avec vous."
Jo était furieux de cette arrivée abrupte et inattendue. Il devrait en avoir l'habitude ; pourtant, chaque fois que cela se produisait, il se laissait surprendre. Il se calma rapidement ce soir - là ; mais il restait planté face au dieu. On aurait dit qu'il cherchait le prolongement qu'il devait donner à sa colère pour qu'elle ait une signification. Oui, il fallait un prolongement pour signifier au dieu qu'il a deux jambes, deux bras, une tête et quelques autres choses, qui forment ce qu'on appelle un homme ; c'est - à - dire, quelque chose qui est extrêmement fragile, mais qui,paradoxalement, reste indestructible, même par les dieux. Jo ne trouvait rien à dire. Brusquement, Lêgba et le mécanicien s'accoudèrent d'un même mouvement côte à côte contre le bastingage ; on aurait dit qu'ils s'étaient donnés le mot. Un instant de silence encore, et le marin tourna la tête vers le dieu et lui demanda sur le ton de la confidence :
" Le désert, vous y êtes déjà allé ? "
Lêgba ne dit rien d'abord ; Le regard du dieu ne quittait pas la ligne d'horizon ; il gardait le silence et laissait à la question le temps d'occuper l'espace. Jo aussi se mit à scruter l'horizon ; on y devinait un paysage brouillé ; un paysage qui était fait peut - être, de vent de sable, mais sûrement d'effluves de tant de misères successives qui ont fini par donner cette sensation d'éternité qu'on éprouve chaque fois qu'on s'y trouve plongé. Lêgba finit par répondre à la question du matelot ; il le fit sans quitter le lointain du regard, comme s'il y cherchait les restes d'un souvenir déjà ancien, mais qui refuse de s'estomper entièrement. Il dit :
" Oui, nous y sommes allés, nous les dieux. Nous y sommes allés, et nous n'en sommes pas revenus..."
" Ah non ! " C'était un rugissement ; Avant même que le mécanicien ait repris son souffle pour dire son agacement, Lêgba tourna la tête dans vers lui avec une brusquerie telle, que Jo resta la bouche ouverte sans pouvoir émettre le moindre son. Il découvrait pour la première fois, que Lêgba pouvait avoir un air redoutable. Le dieu redonna à sa tête la position qu'elle avait un instant plus tôt. Il dit ensuite, avec une voix dont le calme contrastait avec la brusquerie du geste précédent :
" Oui, Jo ; nous y sommes allés. Voici l'histoire ; ou la légende, si tu préfères :
Il eut un moment où Le Tout Puissant ordonna aux dieux de se rendre dans la forêt. Nous venions du Nord ; nous devions y aller en traversant le désert ; celui que nous voyons défiler devant nous en ce moment. Les dieux se mirent en route. C'était une troupe joyeuse et bruyante qui entamait la marche. Les hommes étaient avec nous ; et comme nous, ils étaient gais et insouciants. Tu peux imaginer une cohorte d'enfants, de femmes et d'homme de tous âges et de toutes conditions ? Nous chantions et nous dansions. Les femmes, dont nous connaissons le charme quand elles savent être femmes, faisaient un ravissement de chaque rien que le hasard nous apportait. Le vent, d'abord clément, car, c'était une brise qui rafraîchissait les corps à peine vêtus, se changeait parfois en tourbillons. Dans ces moments - là, chacun jetait un regard soupçonneux à Osanyi, le dieu des guérisons. J'étais également l'objet de la méfiance ambiante dans ces heures où le vent nous enveloppait de poussières. Les dieux et les hommes se demandaient en effet, si, par une de mes railleries sur les infirmités du dieu, je n'avais pas déclenché, une fois encore, la colère de cet Esprit vaillant mais trop sensible. Comme tu le sais sans doute, le dieu des médecines est infirme ; il est manchot, unijambiste et aphone. Un jour de grandes festivités, c'était bien avant que nous ne prenions la route du désert, je me suis amusé à attirer un peu plus l'attention sur son état ; cela lui déplut ; l'ambiance de divertissements attisait plus encore sa colère. Il prit alors le vent ; il y enferma tous les vents et toutes les maladies connues ; mais également toutes celles qui sont à venir. Il fit tourbillonner le tout avec colère ; une colère décuplée par les rires des dieux et ceux des hommes. C'est ainsi que le dieu des médecines ensemença le monde de tous les mots...
" En somme, dit Jo qui écoutait avec attention ; en somme, dit -il, c'est toi le responsable et ce sont les hommes qui paient le prix..."
" Non pas tout à fait ; répondit Lêgba ; les dieux aussi sont mis à contribution ; mais tu comprendras plus tard. Dans le désert à ce moment - là, ce n'était pas la même situation. Ces tourbillons ne faisaient que passer ; ces vents - là, n'étaient porteurs d'aucun mal. Le cortège, hilare et insouciant, s'enfonçait lentement dans l'immensité du désert ; une immensité dénudée qui s'étendait à perte de vue ; une immensité qui avalait les clameurs de notre groupe, comme elle avalait les dieux et les hommes. Quand arrivaient les tourbillons avec la poussière qui l'accompagnait, chacun perdait momentanément de vue son voisin ; mais chaque fois, le vent cessait de souffler aussi brusquement qu'il se levait ; nous reprenions notre périple, et la gaieté revenait.
Après plusieurs jours de ce régime, le vent se leva à nouveau ; ce vent - là, était différent de ceux que nous avions connus. Il s'amplifiait d'instant en instant et soufflait de partout à la fois. Il venait du nord, comme du sud, comme de l'ouest et comme de l'est. Les dieux et les hommes crurent qu'ils venaient de changer de monde. Les hommes se demandèrent par quelle échappatoire s'engouffrer pour retrouver la sérénité d'antan. Nous nous demandions tous si nos pas ne nous avaient pas conduits à notre insu dans un univers où seuls le vent et les vents avaient une réalité ; le vent et la poussière qui en était inséparable. De tourbillons en rafales, puis de rafales en bourrasques, l'ouragan avait dispersé toute la troupe ; chacun n'avait plus que la poussière et le sable comme voisins ; chacun ne voyait que poussière et sable où qu'il lève les yeux, quand il pouvait le faire. Cela avait duré longtemps, très longtemps. Le cyclone avait -il sévit pendant des jours, des mois ou bien des années ? Nul ne pouvait le dire.
Quand enfin Duduwa daigna apaiser les éléments, les hommes ne virent plus aucun dieu autour d'eux ; Seuls, ils étaient revenus de la tourmente. Les hommes scrutèrent le ciel ; et ils scrutèrent l'horizon. Les hommes cherchaient les horizons ; mais, ils ne découvraient qu'eux - mêmes ; ils n'entendaient que leurs propres gémissements ; ils étaient seuls. Ils se rendaient lentement compte qu'ils devaient continuer leur route en solitaire dans l'existence. Il leur restait cependant, assez d'imagination et de réminiscences. Ne se sentant plus en mesure d'avancer ni de reculer, l'homme sans les dieux décidait de rester sur place ; il décida de rester là où le destin l'avait conduit.
L'homme y attendait les dieux. Il eut des jours ; il eut des mois et il eut des années. L'homme compta les jours, puis il compta les semaines, puis les mois. Il finit par ne plus compter et regarda en lui - même. Et là, il fut surpris de découvrir tant de trésors enfouis en lui ; il remercia. Il rendit grâce au Tout Puissant. Il rendit grâce, mais, il eut peur. " L'hirondelle demanda de la viande, on lui apporta un buf ; nous dit Fa. L'oiseau prit peur et s'enfuit en criant : c'est trop ; c'est trop ; c'est trop ! "
Parvenu à ce point de la narration, Lêgba se tut. Il ne quittait pas l'horizon des yeux. Méditait - il, se demandait Jo ; mais, le mécanicien n'osait pas interrompre ce silence - là ; il attendait. Le dieu tourna lentement la tête vers lui quelques instants plus tard, et il reprit son propos ; il lui dit :
" Tu vois, Jo ; l'homme n'avait pas encore conscience de lui - même ; il ne l'avait pas suffisamment pour accepter et assumer ce qu'il découvrait. Il ne la possède pas assez encore, même maintenant. Dans son désert, l'homme regardait le sol après la tempête qui devait soustraire les dieux à son regard ; il y avait découvert des cumulus et des surjections. On demanda à l'homme ce qu'il faisait dans ce désert -là ; il répondit :" Qui nous mis là ." Ce n'était pas une question. Quelques-uns , parmi les hommes comprirent que c'était là, tout ce qui apparaissait des dieux ensevelis.
Les hommes, installés dans leur désert, voyaient passer les oiseaux dans un sens puis dans un autre. A chaque passage, les volatiles laissaient tomber qui, une brindille, cueillie sous quels cieux ; l'homme l'ignorait. Qui une plume, arrachée à quelle victime ; l'homme ne pouvait le savoir. Chaque don avait ses propriétés et ses facultés. La terre donna ses fruits ; et chacun - d'eux avait son efficacité. L'homme contemplait tout cela ; il décida que c'était - là ; ce que les dieux lui envoyaient. Il décida que c'était la sagesse des dieux. Il en fit des rites ; puis, naquit un rituel quand ceux qui comprenaient encore les surjections des Esprits eurent disparus. C'est ainsi que tout était revenu aux dieux. On avait oublié ce qui venait de l'homme. On avait oublié ce qui venait de la terre. On avait oublié également ce qui venait de la nature. Oui Jo, le désert, nous y sommes allés ; nous y sommes allés, et nous n'en sommes pas revenus ; ou plutôt, nous en sommes revenus ; mais, nous sommes devenus méconnaissables par les hommes. "
" Pas si méconnaissables que ça, si j'en juge par le culte que des millions de personnes vous consacrent ; je me trompe ? "
" Ce n'est pas tout à fait cela Jo ; ou bien alors tu n'as pas compris la signification de la légende. La véritable question est : quel est le sens du culte ? Ou bien encore : A quoi voue - t - on le culte ? Mais nous en reparlerons ; patience et sérénité, n'est - ce - pas ? "
Le mécanicien allait réagir et dire ses convictions, celles de son éducation religieuse ; ou plus exactement, celles de la culture dans laquelle son enfance était trempée ; mais, il y renonça. Il renonça, non par manque de convictions, mais parce que ses voyages lui avaient enseigné l'illusion des fureurs quand il s'agissait des pensées humaines. Il choisit de comprendre d'abord, puis de comparer avant d'engager une controverse si la question se posait ; et surtout, s'il se sentait de taille. " La modestie n'est pas un défaut " lui avait dit Fa un jour de grande audace. Il lui avait dit également que l'essentiel c'était que la graine fut semée ; " si la terre est bonne, elle germera tôt ou tard ; sinon, patience et sérénité ".
"Je vais savoir si la terre est bonne et si le grain allait germer, cher ami " dit le mécanicien en s'éloignant du dieu. Avant de disparaître dans les coursives il entendit Lêgba lui dire sur un ton qu'il aurait attribué plutôt au dieu Fa. Lêgba lui disait :
"Elle est bonne Jo ; la terre est bonne, je peux te l'assurer."
Le cargo passa taux larges des Acores ; c'était en pleine nuit. Jo virevoltait au même moment sur sa couchette ; il ne parvenait pas à s'endormir. S'il n'y avait pas ce bruit de fond, un ronronnement permanent entrecoupé de cliquetis, qui transforme en un mécanisme vivant tout navire en déplacement, le mécanicien aurait fortement indisposé ses camarades ; ceux - ci dormaient. Ils n'avaient pas de compagnons divins, eux, pour leur crier " réveillez - vous ; réveillez - vous et veillez ! " Jo veillait donc. Jo veillait, mais, il ne pouvait s'empêcher de se demander quels étaient les horizons qu'il lui fallait guetter. Par moments, l'envie de renoncer le prenait ; renoncer et retrouver ces jours heureux pendants lesquels ses seuls soucis étaient de s'assurer qu'il possédait toujours deux pieds, deux bras, une tête et quelques autres appendices. Il n'avait alors qu'à s'assurer du bon fonctionnement de cette mécanique - là. Jo la bichonnait ; il la prenait pour l'extrême richesse de l'existence ; voilà qu'à présent, il a le dépit délicieux d'entrevoir la porte de l'Éternité ; perdant par la même occasion ce repère confortable qui se lit : " Né le... Mort le... "
" Qu'est - ce que j'y gagne, moi ! " Fit - il avec rage ; il ne trouva aucune réponse ; mais, comme on l'assurait que la terre est bonne, il se calma et finit par s'endormir.
" Nous avons passé les Acores cette nuit. " C'est par cette phrase que Le mécanicien salua, le lendemain, ses amis, quand il les retrouva sur le pont du cargo. Il avait au paravent accompli toutes les tâches que son commandant lui avait confiées pour la journée.
" Nous le savons, Jo " répondirent en chur les deux Esprits. Ils se tenaient côte à côte, le dos appuyé contre le bâti qui supportait un canot de sauvetage. Le mécanicien s'approcha d'eux à pas de sénateur ; de toutes évidences, il souhaitait parler ; mais, ce fut Lêgba qui lui adressa la parole le premier. Il lui dit :
" Regarde Jo ; les dauphins nous accompagnent "
" Oui, je vois dit le mécanicien ; il est fréquent de les rencontrer par ici. C'est joli. Je suis toujours charmé par leurs jeux."
" C'est en pensant au dauphin qu'on a dit que " tout l'homme n'est pas dans l'homme. " Par ces mots, Fa transformait le spectacle anodin des amusements qu'offraient les dauphins en une ouverture sur une mythologie qui ne faisait pas partie de l'ordinaire du matelot. Le dieu ramenait ainsi le mécanicien sur un terrain que celui - ci aurait préféré éviter ; c'était une manière pour lui de reprendre son souffle. Le mécanicien se rendait compte qu'il ne lui appartenait pas d'en décider ; il se résigna ; il se contenta de demander :
" C'est - à - dire ? "
Fa qui avait provoqué l'embardée se taisait ; il avait semé la graine ; il revenait à Lêgba de sarcler, si c'était nécessaire. Lêgba dut intervenir en effet ; il ne pouvait abandonner l'homme. Le dieu tenta de révéler à Jo le contenu mythique des propos de Fa. Le dieu des nuds s'avança vers Jo qui ne savait pas très bien comment il devait réagir au silence de Fa. Lêgba prit le mécanicien par l'épaule ; ils firent quelques pas ensembles ; il avait baissé la tête, Lêgba ; Jo se demandait ce qui conduisait le dieu à adopter cette attitude, c'était en effet, la première fois qu'il le voyait ainsi. L'homme s'inquiétait ; l'homme attendait. Le dieu lui dit, sans lever la tête :
" Écoutes Jo, il s'agit d'une légende ; encore une ! Les hommes disent qu'à l'origine, le dauphin était une jeune fille ; une jeune fille belle et gaie ; une jeune fille qui, comme toutes les jeunes filles du monde, bâtissait ses rêves d'avenir ; et, comme toujours dans ces cas - là, il y avait un jeune homme derrière le nuage... "
" Et comme toujours dans ces cas - là, enchaîna Jo ; les parents n'approuvaient pas ! "
" Comment le sais - tu ? " S'étonna Lêgba qui semblait sincèrement surpris.
" Eh ! Je ne suis pas dieu ; mais, les histoires des hommes sont partout les mêmes ; cette terre est une ; n'est - ce - pas ?"
Le dieu leva la tête ; il sourit. Jo était rassuré ; il dit ensuite :
" Et comment évolue ta version de l'histoire de la jeune fille inconsolable ? "
" Elle se jeta dans la mer, et elle fut transformée en dauphin. Mais, elle ne cessa jamais de rechercher la compagnie des humains. "
Jo eut l'impression que son compagnon venait de conclure son histoire. Le mécanicien qui n'avait pas oublié la phrase sibylline du dieu Fa s'étonnait qu'il n'y ait aucune relation apparente entre la légende qu'il venait d'entendre et ce que le dieu sous - entendait ; c'est - à - dire, " tout l'homme n'est pas dans l'homme. " Il le fit savoir sans hésitations à l'Esprit qui le tenait encore par l'épaule. Il s'arrêta de marcher et obligea le dieu à faire la même chose. Jo tourna ensuite la tête vers lui, tout en inclinant légèrement le buste vers l'arrière ; il dit :
" Bon ! Ce n'est là, qu'une légende ; une de celles que je peux entendre partout ; une de celles qui se racontent à toutes les époques. Quand parfois, il y avait des variantes, celles - ci ne traduisaient que les particularismes culturels. Je ne vois aucun lien avec les propos de ton ami ..."
" Tu ne peux pas parler d'amitié, Jo ; je te l'ai déjà dit. Quant à ta remarque, je reconnais que tu as raison. Ce que je n'ai pas encore dit, c'est que cette légende est associée à deux autres. Deux légendes de Fa. Cet ensemble donne accès au sens que tu cherches. Mais, dans la pratique de l'initiation, l'association chez l'enfant ne se fait que plus tard, bien après la puberté ; et c'est à lui - même de la réaliser. Il doit établir seul, le lien entre les mythes. Il faut savoir enfin, que la compréhension des trois légendes ne suffit pas ; il faut y ajouter celle de la fonction réelle du dieu de la foudre. Je le répète ; c'est au jeune homme d'établir les liens qui unissent ces différents éléments ; c'est à l'homme de le faire, s'il en est capable..."
" Si la terre est bonne ? "
" Oui, si la terre est bonne, et si elle est bien préparée. La première des trois légendes de Fa parle d'un homme qui décida d'acheter une esclave qui serait sur le point d'accoucher ; si, à la naissance le bébé est une fille, il l'enfermerait loin de tout regard masculin, y compris du sien, jusqu'à sa puberté. Ensuite elle deviendrait sa femme sans avoir connu quoi que ce soit sur l'homme. Notre individu mit son projet en route ; le dieu Fa trouvait que cela est inadmissible ; il fit donc le nécessaire pour que l'heure des épousailles venue, l'homme s'aperçoive de l'inanité de sa pensée.
La seconde légende parle de la création de la femme. Une partie de l'uvre ne donnait pas entière satisfaction au Tout Puissant ; Dieu décida de la laisser ainsi en attendant de trouver mieux. Les conséquences qui en résultèrent au sein de la société étaient un scandale pour Lêgba qui, après avoir fouillé Fa, corrigea le défaut avec l'aide d'une autre divinité.
" Quoi ? Tu as osé ? "
" Bravo Jo ; c'est exactement la réaction qu'il faut avoir pour comprendre le sens de cette légende. Bien sûr, je ne t'en ai donné qu'un résumé. "
Paul G. Aclinou
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