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NOTEBOOK # 4

>>> INTRODUCTION TO..THE NOTEBOOK # 4
Paul G. Aclinou

 UNDER TRANSLATING  !

L'homme traversa la rue d'un pas décidé ; si décidé que Lêgba se demanda s'il avait vu le motocycliste arc - bouté sur sa machine qui arrivait ; le choc paraissait inévitable au dieu impassible. L'homme, inconscient du danger continuait sa marche ; rapide. Fa eut un sourire, et Lêgba fronça imperceptiblement le sourcil. Au dernier moment, la machine fit une embardée et poursuivit sa route après à peine un mouvement de casque du conducteur en direction du piéton. A l'instant même, le mécanicien entrait enfin en contact avec le réel ; celui - là en tout cas. Jo leva la tête en effet, mais il conservait au journal la position de lecture dans laquelle il le tenait. Il regarda d'un air surpris la moto qui s'éloignait ; il vit surtout le blouson noir du pilote dans lequel s'engouffrait le vent de face qu'accentuait la vitesse de l'engin. L'homme, la machine et le blouson formaient un ensemble qui prenait l'allure d'un voile. Jo le mécanicien secoua la tête avant de détourner le regard de son agresseur virtuel pour le plonger à nouveau sur son journal ; le motard qui occupait sa part de chaussée s'éloignait rapidement. Le mécanicien reprit sa lecture en même temps qu'il achevait de traverser le boulevard. Parvenu sur le trottoir, Il ralentit le pas ; l'homme avait donc conscience du danger pendant qu'il traversait la rue. Il arriva sur une petite place triangulaire délimitée par trois voies ; quelques arbres chétifs aux troncs noircis par le temps, les pluies et aussi d'avoir affronté tant et tant de rejets du monde actuel semblaient monter la garde. De - ci, de - là, quelques bancs inoccupés pour la plupart composaient avec les arbres un tableau de fin de monde imminent ; on aurait pensé au dernier carré de vaillants soldats autour desquels tournaient en dansant l'exterminateur aux formes multiples ; ce fut l'impression qu'eut Jo quand il accorda un instant son attention aux véhiculent dont les va et viens permanents ceinturaient la place ; le vacarmes résonnait comme une sonnerie aux morts ; mais ici elle précède le trépas. Ces arbres n'étaient que des ruines oubliées ; comme oubliés aussi les trois vieillards impavides depuis longtemps qui suivaient du regard la ronde infernale qui se déroulait autour d'eux. Ils occupaient chacun un banc installé sur les trois pointes du triangle ; au centre, Fa et Lêgba attendaient. Jo ne fit aucune attention aux vieillards ; le pas toujours aussi décidé, il se précipitait vers le centre, vers les dieux. Là encore, des bancs, là aussi, des arbres ; il y avait également ce qui fut un bac à sable ; des enfants devaient venir jouer sur cette place quand le monde était monde ; quand les rues étaient vie ; point de hargne, point de trépidation ; seulement le cours lent et indifférent du temps , allant et venant.

Fa et Lêgba étaient donc au centre du triangle près du bac ; ils étaient assis sur un banc, silencieux ; songeaient - il aux enfants qui venaient jouer là avant que le vacarme, les senteurs de pétrole et autres détritus aériens ne les en chassent ? A l'approche du mécanicien, Lêgba croisa les mains sur la nuque comme pour la soutenir ; les bras en extension formaient une croix sans tête avec sa tête. Le dieu laissait un sourire en suspens sur son visage ; on aurait dit qu'il attendait que le mécanicien vienne le cueillir. A côté de lui, Fa redressa la tête, il semblait décompter le temps qui restait au mécanicien pour achever le parcours jusqu'à eux. Avant même qu'il parvienne à hauteur des dieux, Jo apostropha ses amis, dès qu'ils se trouvèrent à portée de voix ;

- Vous avez vu ? leur lança - t - il en brandissant vigoureusement de la main gauche le journal dont quelques feuilles s'en allèrent au vent, profitant de l'excitation du propriétaire ; vous avez - vu le journal ? poursuivit - il.

- Que sommes - nous censés voir dans ton journal, Jo ? Les nouvelles ne le sont que pour le lecteur, tu sais !

- Comment ça ? fit Jo avec étonnement ; puis il se reprit ; il venait de saisir le sens des propos de Lêgba ; il demanda, plus calmement ensuite à ses amis :

- Vous avez lu l'article dans le journal alors ?

- De quel article parles - tu ?

La question venait de Fa, tandis que dans le même temps, Lêgba offrait un sourire condescendant au mécanicien. Celui - ci n'en tint pas compte, ou alors il s'en apercevait pas ; il était occupé à fournir la précision qui semblait manquer à Fa ; il lui répondit en effet :

- Mais, l'article sur le séminaire ! Le séminaire que la Franc - Maçonnerie organisait le week - end dernier ; le séminaire sur le racisme ; On en parle dans le journal...

- Et alors ! s'exclama Lêgba ; plus sérieusement, Fa choisit de répondre aux préoccupations du mécanicien ; il lui dit :

- Nous n'avons pas lu le journal. L'article dont tu parles ne traite pas d'un séminaire, mais d'une journée d'information ; Lêgba et moi y étions ; alors, tu vois...

- Comment ? Vous y étiez ? Je ne savais pas que vous êtes Francs - Maçons aussi.

- Non, Jo ; fit Lêgba. Le dieu secouait la tête dans un lent geste de dénégation que prolongeait un mouvement de confirmation de l'index ; un sourire, mi - ironique, mi - compatissant soulignait la négation. Il prit enfin un air sérieux pour donner les explications que Jo, le mécanicien semblait attendre ; Lêgba dit :

- Ecoute, ni Fa ni moi - même ne sommes membres ou adeptes de la franc - maçonnerie, ni de quelqu'autre officine d'ailleurs ; tu devrais le savoir. La loge, en organisant cette journée y conviait tous ceux qui souhaitaient prendre part aux débats qu'ils soient Maçons ou non ; tu aurais pu t'y rendre toi - aussi...

- Je ne savais pas qu'une telle journée était organisée...

- Je sais ; et même si tu en étais informée, tu n'y serais pas allé ; je me trompe, Jo ?

- Non, non ; que veux - tu que j'aille faire dans un tel labyrinthe !

Le mécanicien était sur ses gardes ; mais il désirait en apprendre davantage sur le déroulement de cette journée ; il prit une petite voix pour demander au dieu :

- Et alors ?

Le dieu laissa un silence prolonger l'interrogation ; il dit ensuite, mais il parla lentement, très lentement ; le mécanicien crut percevoir de l'agacement chez son ami ; il eut envi de s'insurger, mais il resta silencieux pour attendre la réponse.

- Et alors quoi ? dit Lêgba ; ils ont parlé du racisme, c'est tout. C'était amusant par moments d'ailleurs...

- Ah bon ?

- Oui ; tu comprends, il est facile de se dire anti - raciste quand on a qu'à en parler ou bien quand le sujet est abordé comme une situation extérieurement au vécu des participants. Seulement viola, quand la discussion s'engage dans cette zone de la pensée où chaque mot possède une sphère d'entendement réduite, sans aucune marge d'indétermination, il devient malaisé de rester sur les franges du problème...

- Ah, je vois ; vous deux, vous avez encore semé le doute dans les esprits !

- Non, tu te tropes.

C'était Fa qui s'engageait à sont tour dans l'échange, et, fidèle à son habitude, il se tut après ces quelques mots, laissant à Lêgba le soin de développer son idée ; le mécanicien savait le parfait accord qui existait entre les conceptions de ses amis. Le dieu des croisements poursuivit, il dit encore :

- Tu te trompes Jo ; nous n'avons rien déclaré au cours de cette journée. Nous écoutions ; nous n'avions qu'à écouter, et contrairement à ce que tu penses, si le doute existait dans les esprits, le débat aurait été autre...

- Ah bon ? Vous aviez tant de choses à apprendre ?

- Toujours Jo , dit Lêgba ; apprendre toujours, mais le problème n'était pas celui - la. Nous nous sommes rendus à cette réunion pour écouter, mais aussi pour mesurer où en sont ces hommes et ces femmes dans leur approche du racisme...

- Et vous avez été déçus ; c'est ça ? S'exclama Jo, sans attendre la fin des propos du dieu. Celui - ci prolongea l'interruption de l'homme ; il se tut un instant ; on aurait pensé qu'il rassemblait ses idées, ou bien qu'il cherchait la formulation la plus appropriée à leur donner pour éviter toute méprise. Il poussa un soupir et il dit enfin :

- Non, Jo ; nous n'avons pas été déçus ; car, nous n'avions pas, en arrivant, une idée préconçue sur la manière dont les débats allaient être conduits ni sur le niveau de la prise de conscience de ceux qui allaient être présents...

- Et qu'avez - vous appris ? Qu'avez - vous constaté ?

- Tu veux un rapport ou bien une réflexion ?

- Pardon ?

- Oui, je peux te faire une relation de ce que fut le contenu des discutions de cette journée, comme je peux te livrer mes réflexions sur ce que j'ai entendu et observé.

- L'un ne va pas sans l'autre, me semble - t - il.

- Cela ne va pas de soi, contrairement à ce que tu laisse entendre...

- Et ce jour - là, vous n'avez entendu que ce qui allait de soi ?

Lêgba éclata de rire. Fa se contenta d'un sourire. Le premier dieu reprit son propos, mais au paravent, il donna acte au mécanicien pour sa vigilance intellectuelle ; Lêgba s'exclama en effet :;

- Félicitations pour ta vigilance et pour le raccourci. Tu as raison ; il s'était dit ce qui allait de soi à cette journée, et cela ne doit pas te surprendre ; car, l'intérêt de cette rencontre réside dans le fait qu'elle ait eu lieu, parce que cela signifie qu'il y a questionnement au sein de la société. Cela signifie que les hommes et les femmes qui se trouvaient là se demandaient si saupoudrer ce qui allait de soi par des déclarations, et surtout, si le fait d'adopter des comportements qui adoucissent ou simple prétendent le faire, ce qui commençait à apparaître comme inacceptable, c'est - à - dire, le racisme, suffisaient à l'éradiquer. On peut regretter que le déroulement de la rencontre ne se différentie pas de ce que celle - ci prétendait porter aux débats ; c'est l'impression que j'en ai conservée.

- En d'autres termes, vous n'avez pas apprécié, ni l'un ni l'autre, ce qui s'est dit ce jour - là...

- Il ne s'agit pas d'approbation, dit Fa avant de laisser Lêgba expliquer leur appréciation sur le déroulement de la journée contre le racisme ; mais ce fut le mécanicien qui reprit la parole dès que le dieu eut fini de s'exprimer ; Jo souhaitait savoir quelle aurait été l'orientation de la rencontre qui irait dans le sens de la pensée de ses amis ; il dit :

- Selon vous, quel élément pouvait initier le débat, si vous refusez ce rôle d'initiateur à ce qui allait de soi ?

- Il n'y a pas à refuser ou admettre ; il y a à savoir précisément quel était le problème sur lequel on veut débattre ; s'agissant du racisme, si on veut réfléchir sur son emprise sur les sociétés et sur les hommes, on ne doit pas le prendre à un niveau trop élevé ; on ne doit pas le prendre au niveau de ses manifestations et de ses conséquences visibles ; il faut le considérer à partir d'un point qui permet d'en comprendre les fondements, et donc les raisons de son emprise sur les hommes. Je suis persuadé que toute tentative de combattre ce fléau sans mettre en lumière cette emprise est vouée à l'échec ; car, l'homme ne peut se défaire de cette chaîne s'il ne prend pas d'abord conscience de ses racines profondes.

- Et où devons - nous chercher ces sources inconnues qui nous tiendraient au point de rendre inopérants, selon vous, les efforts que font les personnes de bonne volonté pour aboutir à une société sans haine, quand celle - ci prétend se fonder sur les différences raciales ?

- Où crois - tu qu'on puisse les trouver en dehors de l'histoire des hommes ?

- C'est logique ! sembla ironiser le mécanicien. En fait, Jo manifestait une continuité dans sa réflexion entre ce qu'il avait déjà entendu dire par ses amis sur le racisme et ce qu'ils en disent à présent. Le mécanicien précisa sa pensée en disant :

- C'est logique, car, après les dieux, il faut bien que l'homme aussi prenne sa part de responsabilité...

- Et cette part est importante ; elle est déterminante, car, des dieux, il n'en a été question qu'au niveau des temps primordiaux ; ensuite, il faut revenir au temps de l'homme, lui qui est le maître d'œuvre...

- Et la victime, compléta le dieu Fa.

- C'est certain, répondit Lêgba ; mais il est la victime non par le fondement de la création, mais par le choix des voies et des moyens par lesquels l'homme pensait aller de l'homme qui était à celui qui sera ; c'est - à - dire, de l'Adam Kadmon à l'Adam Rishon. Je veux dire que les voies qui furent retenues pour conduire l'homme à l'humanisme générèrent ce phénomène qui est l'esclavage, comme l'une de ses conséquences.

- Si cela est vrai, dit Jo ; je veux dire, si les options ont été retenues pour conduire les sociétés humaines vers un monde d'harmonie, pouvait - on prévoir que la haine de l'autre, source première de l'esclavage, soit l'une des conséquences de la démarche ?

- Sans doute, répondit Fa ; on pouvait le prévoir ; mais ce point n'est pas l'essentiel. Peut - être que l'étape esclavagiste, dans un sens général, était apparu comme une nécessité temporaire mais inévitable. Cette étape était , peut - être même perçue comme un moteur dans l'œuvre pédagogique qu'était et que reste l'éducation des peuples. C'est dans cette optique de temporalité que doivent se placer aussi bien l'analyse du phénomène que la recherche des voies, forcément pédagogiques, qui permettent d'en sortir. C'est cet aspect qui n'était pas souligné lors de cette journée contre le racisme. Nous aurons, je pense, l'occasion de revenir sur ces différents aspects.

- Vous voulez dire, tous les deux, que l'homme n'est pas fondamentalement esclavagiste, mais que, par suite du développement des sociétés...

Absolument ! s'exclama Lêgba ; le dieu reprenait la parole après avoir laisser Fa donner une possible justification à la naissance du racisme. Lêgba poursuivit, et il dit :

- L'esclavage ne va pas de soi ; mais la peur de l'autre, elle, semble être une donnée inhérente à l'homme, et elle le restera tant que celui - ci ne considère pas que l'humanité est une . De cette peur vont surgir des maux ...

- Il n'y a pas que la peur, renchérit Fa, qui entrain à nouveau dans la discussion ; il y a bien d'autres éléments, dit - il, qui s'associent à la peur pour nourrir le fléau. La peur seule ne peut expliquer la genèse de ce comportement. Viola pourquoi, selon les contrées et selon les époques, on peut observer de grandes différences dans les traditions qui fondent les sociétés humaines.

- Je sais, rétorqua le dieu des croisements, toujours prompt à la répartie. Il suffit, poursuivit - il, de parcourir le temps des hommes pour en être convaincu. Prenons le monde asiatique, et plus précisément, le sous - continent Indien avec ses castes, une division de la société qui remonte à la nuit des temps. Ici, quelles furent les nécessités qui conduisirent les maîtres à penser qui furent à l'origine de la tradition, à exclure une partie de la société du monde des vivants ; la peur ? la faim ? l'ambition ? l'orgueil ? Aucun de ces éléments n'a la force nécessaire pour donner naissance et la durée à ce qui apparaîtra plus tard comme allant de soi...

- Il me semble, dit Jo, que toutes les société ont élaboré des mécanismes de structuration ; toutes les sociétés l'ont fait, y compris la nôtre, même si aujourd'hui, l'acuité est moindre, et surtout, si les différentes couches sont moins étanches, autorisant par là - même, des transferts d'un groupe à l'autre ; la société indienne n'a pas fait autre chose...

- Parfait, Jo ; mais il faut définir les critères selon lesquels se faisaient les divisions de la sociétés et celles qui les gouvernent aujourd'hui ; ceci est important, car, c'est de l'analyse de ces critères que nous pouvons déduire si nous sommes ou non en présence d'une forme d'esclavage. On peut se poser la question suivante : dans le monde Indien, les castes répondent à quelles nécessités ? Ici, il serait difficile de prétendre à l'institution d'un processus pédagogique dans lequel une étape esclavagiste soit nécessaire. La société Indienne se fondait sur la pureté de l'Être...

- Pureté ou bien sainteté ? demanda Jo qui n'avait pas manqué de croiser sur ses routes maritimes cet aspect très important de la culture indienne ; le dieu lui répondit :

- Ne lie - t - on pas les deux, comme si cela allait de soi ? Sortir l'Être de la pureté pour le sortir de la sainteté ; on le sortira ensuite de l'humain pour en faire l'Intouchable. La civilisation indienne n'a pas le monopole en la matière ; en Inde, c'est au sein de la communauté, ailleurs, c'est entre communautés que se fera la division. La civilisation indienne a posé le problème à sa façon ; elle a centré la démarche pédagogique sur l'individu ; elle l'a centré sur la conscience que celui - ci doit posséder de lui - même. Cela a conduit à stratifier les hommes avant de stratifier la société en classe...

- Je dois comprendre alors, dit Jo, que ceux qui ont conçu le progrès de l'humanité sur la base d'un groupe ont fait l'inverse ; c'est - à - dire, qu'ils ont opposé des groupes humains avant, éventuellement, d'opposer les hommes à l'intérieur de chaque groupe.

- C'est très juste, s'exclama Fa, avec un enthousiasme qui surprit les deux interlocuteurs ; hélas, l'empressement du dieu retomba aussitôt ces mots dits. Lêgba reprit son rôle, celui d'assurer la continuité du quotidien ; il dit :

- Oui, Jo ; c'est une autre possibilité ; c'est une voie que d'autres peuples ont adoptée. Ainsi, comme tu l'as noté, on peut structurer le groupe humain pour conduire à l'homme ; nous parlerons aussi de ceux qui avaient choisi cette direction pour structurer leur pédagogie. Tu peux noter dès à présent que le peuple Yourouba et ses dérivés ont cherché à structuré l'individu essentiellement, sans pour autant donner naissance à une classe d'intouchables dans la société ; bien au contraire, l'harmonie au sein de celle - ci est une condition incontournable dans la démarche pédagogie africaine. Un autre aspect de la pensée indienne est que celle - ci semble dire que vivre rend impur ; on peut se demander alors par rapport à quoi définit - on cette pureté qui ferait défaut , d'autant plus que la mort ne garantit pas la fin de l'impureté...

- Alors ? demanda le mécanicien.

- Alors ? La réponse est un paradoxe. La pureté se place face à la sainteté ; car, elle n'est pas, comme ailleurs, une condition de celle - ci. C'est un paradoxe, car, toujours selon la pensée indienne, la sainteté se trouve dans l'individu. Et ce paradoxe a une conséquence terrible ; c'est qu'il exclut certains de toute possibilité d'aller vers la pureté et, par conséquent, vers la sainteté...

- C'est une situation sans porte de sortie alors ? sans échappatoire aucune ? Dans ce cas, quel est le moteur de l'action humaine, le moteur de la vie ? Je n'ai pas l'impression que certains habitants de l'Inde, même ceux de la classe des Intouchables, qui de toutes façons est moins voyante à présent, ceux - là ne m'ont pas donné le sentiment d'exister pour rien...

- Parce que une porte de sortie théorique est proposée en réalité, mais elle est une fiction dans la mesure où cet espoir est placé dans l'éternité. Qui le garantirait ? Autant dire que la fin de l'impureté n'est situé nulle part ; personne ne sait comment passer de cette impureté - là, à la pureté pour enfin espérer atteindre la sainteté. L'ascétisme purifie, dit - on, l'âme de cycle de vie en cycle de vie, mais quelle est la limite ? L'homme l'ignore, parce que la métempsycose n'est qu'une théorie de l'espoir parmi tant d'autres ; en aucune façon, cette vision ne met le problème de l'esclavage de l'homme dans le cycle du développement.

- Si je comprends bien, vouloir structurer la société en individus purs et en individus impurs n'est qu'une forme déguisée d'esclavage de laquelle on ne peut échapper ni par l'action ni par la pensée active, mais uniquement par une théorie invérifiable ...

- Une forme à peine déguisée devons nous dire ; que l'on ne puisse en sortir que par la métempsycose n'est pas, et ne peut - être garanti ; par contre l'esclavage lui, est bien réel ; en clair, nous sommes, dans le cadre d'une durée de vie humaine, en présence d'un esclavage sans retour. Ceci n'est pas un cas général, poursuivit Lêgba ; ce n'est pas une démarche universelle que nous pourrions placer à la base du fait esclavagiste qui lui est bien universellement répandu, aussi bien dans le temps que dans l'espace. D'autres systèmes de pensée ont accordé la primauté à l'individu dans leur démarche pédagogique ; c'est le cas de la Grèce antique, qui n'avait pas fait pour autant appel à une mythologie de type métempsycose - même si le concept n'est pas absent de la pensée des Hélènes - pour équilibrer ou tenter d'équilibrer les différentes composantes de la société. Pour les Grecs, l'esclavage allait de soi, et c'était tout ; la vie se chargeant des compensations individuelles si la question se posait ; les Grecs laissaient à la vie le soin d'équilibrer les ressorts de la société. C'était le cas de bien d'autres groupes humains de la même époque. La spécificité de la Grèce venait du fait que tout était pensé par l'homme et pour l'homme ; la pensée religieuse n'y avait aucune part directe ; il n'y avait pas une théorie divine de l'espoir, mais il existait, la- aussi, une porte de sortie qui était purement humaine....

- En somme, c'était de l'esclavagisme honnête alors ? ironisa le mécanicien.

- Oui, Jo ; l'honnêteté n'est pas étanche ; on pourrait en parler, mais plus tard. L'homme Grec revendiquait sa condition d'homme et entendait assumer une part notable de sa destinée. La Grèce créa sans doute la première école de pensée où l'individu revendiquait son rôle d'acteur et le disait. La pensée Grecque sépara nettement le sacré du profane, et elle décida que tout ce qui relevait ce dernier était de sa compétence exclusive. La division de la société en hommes libres et en esclaves était de la compétence des hommes et la Grèce assuma ce choix.

- Je doute que l'organisation de la société grecque relève d'une décision établie sur une base issue d'un débat d'idées ; il me semble plutôt que l'accumulation de petits faits, de hasards et, sans doute, aussi d'audace de quelques uns avait conduit peu à peu les Grecs à vivre comme ils vivaient....

- Au départ certainement ; mais il est indéniable que sans le débat d'idées, la Grèce antique n'aurait pas rayonné tant sur le monde et sur tant de mondes ; ce dont je parle, c'est de ce débat.

- Dans ce cas, il a bien fallu justifier ce choix ? Il faut bien que le système repose sur une base ? Si tu exclus le divin comme assise, comment la Grèce expliquait - elle son choix ? Pouvons - nous espérer le comprendre à travers la mythologie grecque ?

- On le pourrait en partie, sans doute ; mais il ne faut pas oublier que la mythologie de la Grèce antique reproduisait le psychisme humain avant tout ; l'enseignement de cette mythologie repose sur le vécu, sur les comportements de l'homme et les enseignements que des générations successives en avaient retenus. Bien évidemment, les préoccupations théologiques, ou plus exactement théogoniques, faisaient partie des interrogations des penseurs, parce que c'est la vie ; et comme c'étaient des êtres conscients de cette appartenance, c'était naturel de s'interroger ; c'était normal de se poser les questions qu'encore aujourd'hui l'homme se pose ; à savoir la recherche du principe premier des choses. Mais, la Grèce eut le génie de faire la séparation dont il était question tout - à - l'heure. Pour répondre précisément à ta question, les savants arriveront certainement à mettre en lumière les fondements complets du système de l'antiquité grecque. C'est déjà fait en partie ; et il ne faut pas s'étonner, quand tout sera bien clair, de voir que là - aussi, le système résultait des conséquences d'une lutte qui avait laissé des vainqueurs et des vaincus, les premiers organisant à leur avantage la coexistence inévitable, et sans doute, l'organisaient - ils aussi, de façon à éviter le retour des heures de conflit...

- C'est - à - dire que les vainqueurs avaient fait en sorte que cela aille de soi pour tout le monde !

- Eh oui, Jo ! la méthode ne date pas de ton époque, elle existait déjà. C'est cela ; mais là - aussi, comme dans la société indienne, une porte de sortie était prévue ; chez les Grecs toutefois, celle - ci relevait uniquement du domaine de l'homme ; les dieux n'y avaient pas accès ; je veux parler de l'affranchissement. Le système grec avait une autre caractéristique, il ne prétendait pas à l'intégrisme ; l'égalité des hommes était rétablie face aux dieux, puisque c'est là, un domaine qui ne relevait pas de la nature humaine. L'égalité existait à un autre niveau aussi, à celui de la pensée ; car, rien ne fut tenté pour contrarier la liberté de pensée ; ainsi, Socrate pouvait surgir parmi les esclaves...

- Ce n'était pas nécessaire d'interdire, puisque le consensus était total ; puisque le système social allait de soi pour tous. Cependant, Socrate justement, fut invité à s'en aller, ce qui revenait à dire que l'on fixait des limites à cette liberté - là...

- Non, tu te trompes ; à Socrate, ce n'était pas de penser qu'on lui reprochait, mais de mélanger les deux domaines, celui du divin et celui qui relevait de l'homme. Ce mélange ne pouvait être accepté, car, la séparation des domaines est l'une des assises du système. La façon dont Socrate a dû s'exécuter est très significative en ce sens qu'elle constitua une réaffirmation du système. Tu dois comprendre que le calme et l'absence de réactions indignées et de la part de Socrate et de celle de ses amis est aussi un signe...

- Signe que la condamnation allait de soi ? demanda Jo, et le dieu confirma sa pensée ; il lui dit " tout à fait, Jo", avant de poursuivre son exposé.

- Il faut saluer la performance des Grecs antiques ; la saluer, mais il ne faut pas la considérer comme un point de mire ; or, aujourd'hui c'est sa situation ; nous le constatons dès que nous écartons le voile qui le recouvre ; nous retrouvons cette division, elle est très subtile, et elle tente d'éviter deux débordements du système antique...

- Si débordement il y a eu, cela revient à dire que le système n'était pas aussi parfait qu'on pourrait le croire ; comment peut - on expliquer, dans ces conditions, qu'il ait tant duré, pour constituer, encore aujourd'hui, une référence même avec les aménagements ?

- On devrait parler plutôt d'attirance, car la Grèce n'a jamais été une puissance dominante absolue, comme le fut Rome, ou comme l'est aujourd'hui les Etats- Unis. Une attirance purement intellectuelle donc, les aménagements dont tu parles sont de profondes modifications qui tiennent aux apports issus d'autres sources ; mais, c'est exact que la pensée grecque constitue le fond permanent du système occidental actuel, si tu te places sur le niveau intellectuel ; par contre, si tu te situes dans la pratique de la vie quotidienne actuelle, ce sont les aménagements qui prévalent. L'explication tient en plusieurs points :

D'abord, parce que " cela allait de soi " ; ce fut, et c'est toujours la victoire du mot : obtenir le consensus du plus grand nombre, non pas comme la suite d'une controverse, mais par une structuration de la société qui était orientée sur la base de certaines valeurs, celle qui reflétaient au mieux, le niveau de conscience des vainqueurs ; Ou bien celle qui traduisaient leurs aspirations de groupe. Le rôle qui était dévolu au groupe esclave inhibait la recherche des applications des idées sauf dans l'exploration intellectuelle ; la nécessité de transcrire les concepts dans le concret de l'existence au quotidien ne se faisait pas sentir ; ce n'était pas une urgence ; y - avait - on même songé ? L'esclave s'occupant des tâches ancillaires de moindre valeur. Ce fut là, le premier débordement....

- Je veux bien ; mais, la Grèce antique avait fait bien des inventions, militaires notamment, sans parler du domaine artistique. La délectation intellectuelle ne leur fermait pas les yeux sur le quotidien...

- Pas tout - à - fait ; mais dans ces cas - là, ce sont d'autres facteurs qui sont intervenus, et qui, par la pression sur les hommes ont contraint à la réaction. Pour le domaine militaire que tu cites, il y a eu les affrontements avec les éléments extérieurs, avec d'autres peuples, ou bien avec d'autres branches de la famille qui conduisaient à l'innovation. Il me semble qu'il faille parler plutôt de réflexe de survie, et quelques fois, des réflexes d'orgueil ou d'honneur jouaient le même rôle. Dans le domaine militaire, il n'est pas étonnant que ce soit Rome, héritière de la tradition grecque qui a le plus innové ; il le fallait pour réaliser la politique de conquête et d'expansion qui caractérisait l'empire romain. Dans le domaine artistique que tu évoques également, il convient de noter, que nous avons là, une interférence des deux domaines que je définissais plus haut ; il y a interférence entre le monde des dieux et celui de la nature. L'art grec se voulait d'abord divin avant de s'ouvrir au profane ; et même là, dans le domaine profane, l'art se voulait avant tout un hommage au divin. Il n'est donc pas étonnant que le système social constitué d'hommes libres d'une part, et d'esclaves d'autre part, ne fut pas mis en question à aucun moment du développement de la pensée. Les variantes qui apparaissaient ça et là, ne peuvent être considérées comme une remise en question de cette organisation strictement humaine.

Le second aspect de la réponse à ton interrogation porte sur ce que j'appelle le débordement intellectuel. Cet aspect culmine avec la condamnation de Socrate...

- C' est à dire ?

- Que reprochait-on à Socrate? Seulement de considérer et de dire que le système n'allait pas de soi, c' est tout. Il faut décortiquer l'affaire Socrate pour le découvrir. Le système grec ne pouvait fonctionner que si on laissait leur place aux dieux On ne pouvait bouleverser un élément sans entraîner une distorsion de l'autre, et donc une rupture de l'équilibre préexistant. Si tu veux, on peut considérer que pour les Grecs, le système des dieux est un outil, et rien d'autre ; mais c'est un outil qui s'il faisait défaut entraînait l'écroulement du système. Ceci, sur le plan humain ; par contre sur le plan intellectuel, la théogonie et la théologie sont des objets de pensée au même titre que les autres questions dont les penseurs s'occupaient.

- Mais l'Eglise issue du christianisme a détruit ce qui revenait aux dieux, et pourtant, l'esclavage n'a pas disparu pour autant du système gréco-romain ?

- Tout à fait, mais elle n'a fait que remplacer dieux par Dieu ; elle fut obligée ensuite d'équilibrer le nouveau système en donnant une autre dimension à l'esclavage de l'homme par l'homme. Elle avait ouvert une brèche, en ce sens qu'elle avait installé involontairement un pont entre ce qui revenait aux dieux et ce qui était du ressort des hommes. Ce pont va permettre, au niveau de l'intellect, d'introduire de la divinité dans l'homme ;quelques siècles encore et cette part grandissant finira par faire éclater, en apparence tout au moins le système esclave - homme - libre. Il faut dire que dans ses fondements, le Christianisme accore la primauté à Dieu, alors que les Grecs l'accordaient à l'humain ; nous verrons les conséquences plus tard et ceci constitue l'un des apports dont nous avons parlés. En somme, Rome n'a pas innové par rapport à la Grèce; elle a amplifié la vision grecque, et par ses conquêtes, elle l'a introduit en des lieux géographiques où il n'avait accédé à l'intellectualisation. L'Eglise va enfourché ce cheval...

- L'église, selon toi, n'aurait fait que chevaucher une monture qui ne lui appartenait pas...

- Elle a fait mieux que cela ; elle a gommé, pour le commun la frontière entre le divin et le profane, frontière qui fut instituée par la Grèce. Mais cet effacement fut progressif ; de l'esclavage on passa au servage qui disparaîtra à son tour. Voilà pour l'aspect matériel de la question. Nous nous trouvons dans un système, apparemment différent, et dans lequel nous trouvons Dieu et sa création dont l'homme serait le fleuron. L'église n'a pas aboli pour autant, la stratification à deux étages qui prévalait ; nous assistons à l'émergence d'une autre gradation qui, sans être aussi formelle que la vision grecque ou asiatique, n'en est pas moins une vision esclavagiste dans son application. La notion d'homme supérieur, ou classe supérieure, représentée par la noblesse en particulier, n'est qu'à une autre forme du système grec et cela parce que en face de cette classe se trouvent tous les autres auxquels sont dévolus les fonctions sociales moins nobles ou supposées telles. Bien sûr, une stratification de second niveau, voire de troisième si ce n'est de quatrième.

- Dans ce cas il y a contradiction entre les buts que s'est assigné le christianisme et la pratique quotidienne. En effet, l'enseignement du christianisme ne comporte pas à mon avis, des éléments qui inciteraient à la naissance d'un système esclavagiste. Je ne crois pas que l'Eglise ne fasse que remplacer les dieux grecs par un Dieu judéo - chrétien.

- Oui, il y a contradiction, si nous nous référons à l'histoire de l'Eglise dans les 20 siècles écoulés ; nous en parlerons, mais on ne peut le faire sans y associé la démarche Judaïque, c'est - à - dire la " maison - mère " du christianisme ; et là, nous abordons le cas de ceux qui, dans leur démarche pédagogique, ont préféré structurer le groupe social avant de structurer l'individus.

P. G. Aclinou. Reims, 13/04/2000

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